Rosa Galvez est ingénieure, professeure titulaire à l’Université Laval, sénatrice indépendante pour le Québec

L’heure de la transformation profonde

POINT DE VUE / Le réchauffement climatique est deux fois plus élevé au Canada et trois fois plus élevé dans l’Arctique qu’ailleurs dans le monde. Cela entraîne des vagues de chaleur intenses, l’élévation du niveau de la mer, des phénomènes météorologiques extrêmes intenses et fréquents, la perte de biodiversité et l’extinction de masse d’espèces. Nous avons rompu l’équilibre fragile des systèmes qui permettent à la vie d’exister sur la planète.

Au printemps dernier, lors d’une mission dans l’Arctique avec la marine canadienne, j’ai appris qu’il y a dix ans, nous mesurions l’érosion côtière annuelle en millimètres; aujourd’hui, nous la mesurons en mètre. Notre territoire est littéralement en train d’être submergé par les océans.

En 2011, la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie prédisait que les coûts de l’inaction pourraient atteindre 91 milliards de dollars par an au Canada d’ici 2050. Les phénomènes météorologiques violents ont coûté 1,9 milliard de dollars en dommages assurés au Canada en 2018, soit presque cinq fois la moyenne de 405 millions de dollars par an entre 1983 et 2008. Qui paie tout cela? Nous tous. Bien entendu, c’est pour les plus vulnérables que la facture est la plus lourde.

Les menaces aux systèmes de soutien de la Terre, comme la pollution, ne connaissent pas de frontières. À titre d’exemple, les émissions associées à la combustion des carburants fossiles que le Canada exporte chaque année sont tout aussi importantes que les émissions qui proviennent directement de l’intérieur de nos frontières, doublant notre empreinte annuelle. Ces émissions auront des répercussions au Canada même si elles sont produites à l’étranger. Nos destins sont intrinsèquement liés. Il est essentiel de voir la Terre de manière globale, comme un réseau de systèmes interconnectés qui doit être considéré dans son ensemble, en commençant par inclure ces considérations dans les décisions que nous prenons collectivement ici concernant les grands projets entrepris sur notre territoire.

78% de la hausse totale des émissions entre les années 1970 et 2010 sont attribuables à la combustion et aux processus industriels liés aux combustibles fossiles. Notre dépendance sociétaire et les campagnes de longue date de lobbying des industries fossiles contre tout effort sur les changements climatiques ralentissent et nuisent à la nécessaire transition vers des sources d’énergie moins émettrices.

L’urgence climatique exige de réduire la dépendance de nos économies aux combustibles fossiles, difficile à déloger une fois l’infrastructure en place, et de plutôt se tourner vers les énergies de l’avenir.

C’est un message que le secteur financier commence enfin à comprendre – en masse. En 2017, les investissements mondiaux dans les énergies renouvelables ont dépassé 279 milliards de dollars, somme qui s’ajoute aux 2200 milliards de dollars investis depuis 2010. Les investissements dans les combustibles fossiles fondent comme neige au soleil dans l’Arctique canadien. Jusqu’à maintenant, plus de 1000 institutions se sont départies de 14 000 milliards de dollars d’investissements dans des sociétés pétrolières et gazières. Le mouvement de désinvestissement inclut le fonds souverain de la Norvège d’une valeur de 1000 milliards de dollars et BlackRock, le plus grand gestionnaire de fonds du monde, alors que la banque européenne d’investissement, la plus importante banque publique, ne fera plus de prêts à ce secteur. Quant aux compagnies d’assurance AXA, Swiss Re et Zurich Insurance, elles n’assureront plus les sables bitumineux.

Alors que les capitaux étrangers quittent le pays, plusieurs institutions financières canadiennes et fonds de pension rachètent leurs actifs et renflouent cette industrie en déclin qui produit 25% des émissions GES du Canada, mais contribue seulement pour 5,6% de son PIB. Nous ferions mieux d’affecter ces ressources à une transition juste pour les travailleurs affectés par l’inévitable transition afin de leur offrir la formation pour les emplois dans les secteurs d’avenir.

En raison de notre inaction jusqu’à ce jour, l’époque où des réductions progressives auraient suffi est malheureusement révolue. Seule une transformation rapide peut donner des résultats à ce stade. Il faut éviter le piège de l’amélioration par petits pas, où quelques réductions se produisent à court terme, mais nuisent à la transformation nécessaire à moyen et long terme, et évitant le développement d’innovations plus performantes.

Il faut rapidement élargir et approfondir le débat de société entamé sur la décarbonisation de la société. Les modèles existants ne font que confirmer la nécessité de repenser l’évolution des normes culturelles et des comportements. Nous devons permettre à la créativité de chacun de réinventer l’avenir autour d’un grand dialogue social, en commençant par s’assurer que la question de la crise climatique fasse partie des programmes scolaires et de formation à travers le Canada, en prenant pour exemple la récente initiative législative de l’Italie (https://www.reuters.com/article/us-climate-change-italy-exclusive/exclusive-italy-to-make-climate-change-study-compulsory-in-schools-idUSKBN1XF1E1).

Ici au Québec, le Front commun pour la transition énergétique a proposé une feuille de route afin que notre province réalise une transition juste et atteigne rapidement la cible de zéro émission nette dans tous les secteurs clés de la société. Le document est issu d’un processus collectif itératif qui inclut la participation d’ONG communautaires, d’ONG qui s’occupent de questions liées à l’environnement, aux droits de la personne, au développement et à l’économie, de groupes citoyens, autochtones et agricoles, de syndicats et de chercheurs universitaires. Ils ont implanté un processus itératif pour que la réflexion et la consultation se poursuivent, afin de travailler à développer un consensus social autour d’une vision transformationnelle et positive de l’avenir.

Tout le monde peut et doit participer.

Nos connaissances, moyens technologiques et financiers n’ont jamais été aussi grands de toute notre histoire. Nous devons maintenant faire preuve de courage et avancer ensemble avec audace vers — et pour — le futur.

Rosa Galvez est ingénieure, professeure titulaire à l’Université Laval, sénatrice indépendante pour le Québec et membre Des Universitaires (desuniversitaires.org).  Ce texte est adapté de son allocution au Sénat du Canada du 27 février 2020.