Karim Elabed, l'imam de la Mosquée de Lévis

Lettre ouverte d’un imam à sa chère ville de Québec

Ma chère ville de Québec,

Cela fait un an que je cherche mes mots pour t’écrire cette lettre et te dire tout haut ce que je pense tout bas! Depuis un an, j’essaie de comprendre ce qui s’est passé cette nuit du 29 janvier 2017. Je croyais qu’avec le temps les réponses me viendraient par elles-mêmes, comme une inspiration, et que le temps finira par cicatriser cette balafre hideuse et disgracieuse. Il n’en est rien. Bien qu’indolore, la plaie est toujours là! Elle ne semble pas vouloir disparaître! Elle restera comme une trace indélébile témoin à perpétuité de cette nuit d’horreur que je ne pensais jamais vivre un jour sous le regard impassible de tes remparts.

Chère Québec,

Je fais partie de tes habitants venus d’ailleurs qui se réclament «citoyens du Monde». J’ai bravé, depuis ma tendre jeunesse, les lois de la géographie. Je suis né au Maroc, vécu un temps en Europe avant de t’élire domicile. Lorsque je suis venu vivre sur ta terre il y a 10 ans, je pensais avoir trouvé la terre promise, l’Eldorado, le havre de paix et de tolérance. Tu m’avais accueilli à bras ouverts à l’époque. Tu festoyais pour ton 400e. Tu étais si belle, si joyeuse, si attirante. Tu m’as séduit, au point de te préférer à ta grande rivale, Montréal.

Ton harmonie et ta joie de vivre contrastaient profondément avec l’état dans lequel j’avais laissé mon autre pays: La France. Un pays qui était en quasi guerre civile. Un pays où les communautés ne se parlaient plus, ne se regardaient plus. J’ai dû quitter cette France qui n’a pas su me convaincre qu’elle avait un vrai projet de vivre-ensemble pour ses citoyens. Ne voulant pas exposer ma famille aux mêmes risques de commotions identitaires que moi, j’ai plié bagages pour quitter ce pays… à jamais! Au grand soulagement de ma conjointe qui n’en pouvait plus d’habiter à mille lieux de toi, Québec, sa ville natale.

J’ai quitté la France avec l’espoir que les choses iront mieux ici. J’étais convaincu que je ne vivrais plus les mêmes discriminations et n’aurais plus à édulcorer mon nom ou travestir mon identité pour passer un entretien d’embauche.

L’émerveillement du premier été indien passé, je me suis rendu compte que l’autre face de la médaille était plus gris-foncé que rose-bonbon. Je découvrais au fil des jours et des semaines une société gangrénée par les préjugés de tous genres! La Charte des valeurs et, avant elle, les auditions publiques de la commission Bouchard-Taylor étaient passées par là, hélas! Elles avaient définitivement décomplexé le discours haineux et xénophobe dans l’espace public. À longueur des journées, les médias nous rabâchaient les mêmes vociférations contre les arabes, les noirs et autres métèques. Même la petite ville paisible d’Hérouxville, où il n’y avait pas un seul chat immigrant parmi ses habitants, avait votéun pseudo « Code de vie » qui sentait les pires préjugés et dont l’odeur nauséabonde avait infestée tout le Québec.

Tout le monde autour de moi me disait : «c’est normal, il faut un temps d’adaptation… Tout cela est nouveau pour notre société québécoise. Ça va se replacer!» Je vivais chaque jour avec l’espoir que les choses allaient se régler et que toutes mes frustrations ne seraient, bientôt, plus que de lointains souvenirs!

J’ai vécu avec cet espoir pendant neuf ans. Puis, survint ce terrible coup de folie du 29 janvier 2017 avec son tsunami de drames. Un tsunami qui avait, pourtant, envoyé des signes avant-coureurs, que la vague serait trop grosse. Malheureusement, ton système d’alerte n’a pas fonctionné, car, en réalité, il n’a jamais été mis en marche. Plusieurs secousses ont précédé ce cataclysme. Les premières ont brisé les vitres de quelques mosquées de ta région par des jets (volontaires) de projectiles. Des croix gammées ont été dessinées sur les murs des lieux de culte. Une tête de porc a été déposée à l’entrée de la grande mosquée... Et toi, chère Québec, tu n’as même pas senti l’onde de choc sous tes pieds. Tu n’as rien vu venir…. Pire encore! Tu as laissé pulluler des messages de haine sur les réseaux sociaux et sur les ondes de tes radios-poubelles, qui sont devenues un de tes sinistres emblèmes au fil des ans. À longueur des journées, ils dégueulaient leurs venins nauséabonds cherchant, ainsi, à faire le maximum d’audience sans se soucier des ravages que cela pouvait causer dans les esprits les plus fragiles, comme celui d’un certain Alexandre Bissonnette.

L’arrivée des réfugiés syriens a donné à ces médias-poubelles un autre alibi pour enfoncer le clou et remonter ton peuple contre l’Islam et les musulmans. Ils déblatéraient des heures et des heures d’antenne sur un « péril islamiste » totalement imaginaire. À travers ces annonciateurs d’apocalypse, tu as laissé croire que les nouveaux arrivants étaient des envahisseurs, qu’ils sont venus voler le travail des pauvres québécois, alors que du travail, il y’en a pour tout le monde dans ta région. Mieux encore : cette nouvelle main-d’œuvre abondante et bon-marché était en vérité une bénédiction salvatrice pour notre économie locale aux abois, depuis des années, par manque, justement, de ressources humaines.

Je te regardais, chère Québec, stoïque comme si de rien n’était. Comme si, ceux qui étaient attaqués, lynchés, jetés à la vindicte publique, n’étaient pas tes enfants. Qu’as-tu fait pour protéger tes enfants de confession musulmane? Qu’as-tu fait pour sécuriser leurs lieux de culte? Qu’as-tu fait quand il y’a eu les premiers incidents? Pourquoi je n’ai pas entendu ta classe politique dénoncer avec force la montée de l’extrême droite, les discours haineux et les actes racistes? Même lorsque l’irréparable s’est produit… pourquoi tu n’as pas voulu reconnaître le crime d’un de tes fils. Un crime que tu refuses toujours de le qualifier de «terroriste».

Et puis venons-en à ce monstre que tu as toi-même enfanté. Que dire de celui qui a grandi dans tes quartiers aisés et éduqué dans tes écoles publiques. Qu’est ce qui lui est passé par la tête ce soir-là? Qui lui a bourré le crâne avec autant de haine? qui lui a fourni les armes? Comment as-tu pu laisser dégénérer cette situation? Mais, de grâce, ne me dis pas « ce n’est pas moi! Ce n’est pas de ma faute! » Comment peut-il en être autrement! C’est un de tes fils qui a fait cela et il s’appelle Alexandre Bissonnette. Tu ne peux pas le nier!

Quel est ton discours face à cette horreur? Tu hurles à tue-tête « Ce n’est pas mon fils! Québec n’est pas islamophobe». Tu refuses d’admettre que ce crime haineux ait été commis sur ton sol. Puis ce vrai-faux débat autour du cimetière musulman. Juste après l’attentat, tu t’es hasardée à donner ta promesse pour établir ce cimetière sur ta terre, à Québec, alors que tes plans pour ce projet étaient ailleurs, à Saint-Apollinaire! Avec la fin de non-recevoir que l’on connaît! Ce cimetière, tu aurais dû toi-même l’accueillir… sur tes terre, puisque, c’est de tes enfants qu’il s’agit et non pas ceux de ta petite sœur de la rive-sud.

Les incidents se sont bousculés, cette dernière année, sans que tu donnes l’impression que tu cherches à protéger tes enfants musulmans: les dizaines d’agressions haineuses, l’incendie du véhicule du président du Centre islamique; les manifestations de l’extrême droite en plein centre-ville; j’en passe et des meilleurs… Même la demande d’instaurer une journée contre l’islamophobie n’a pas su te convaincre que tu dois faire un geste de compassion et de bienveillance envers tes enfants de confession musulmane.

Serais-tu, chère Québec, en train de faire les mêmes erreurs que ta cousine d’Europe?

Un an est passé! Et pendant un an… je dois te confesser, ma chère Québec, que je suis passé par tous les états d’âme. D’abord, la révolte. J’ai voulu te quitter à jamais! J’ai voulu m’éloigner le plus possible de toi. En suite : l’enfermement sur moi! J’ai, malgré moi, fini par étiqueter le monde qui m’entoure, sur des bases raciales et tribales, sans doute, par réaction à ce terrible traumatisme psychique que j’ai vécu. Jusqu’à aujourd’hui, j’en garde quelques stigmates malgré les efforts que je déploie tous les jours pour m’améliorer afin de ne pas avoir à demander aux autres de réussir là où, moi, j’ai échoué. Mais, je crois en ma guérison complète, mais je sais qu’elle passera, aussi, par celle de tes autres enfants, car tant qu’on continuera à me lancer en pleine figure ma différence de couleur de peau et tant qu’on me regardera d’abord (ou uniquement) à travers ma religion ou mon ethnie, il me sera difficile d’ignorer cette donne dans mon propre regard sur l’autre, ne serait-ce que pour me protéger...

L’homme de foi que je suis me ramène à la raison. Je porte en moi cette irrésistible espoir de réconcilier l’irréconciliable! Coûte que coûte! Peu importe les sacrifices que l’on doit faire. Et puis comment oublier toute la générosité de ceux qui m’ont, un jour ou l’autre, tendu la main, ou même esquissé un sourire. Je me souviens… de toutes les rencontres que j’ai faites ici parmi tes enfants. Je me souviens… de la gentillesse et de l’accueil chaleureux de mes frères et sœurs des autres confessions! Je me souviens… de cette solidarité citoyenne que ton peuple a exprimée avec force, à l’égard de la communauté musulmane après la tuerie…

Aujourd’hui, je te le dis haut et fort, ma chère Québec : je n’ai pas l’intention de baisser les bras. Je veux me battre à tes côtés contre ceux qui veulent nous dresser les uns contre les autres. De par ma fonction d’Imam, j’éduque ma personne et tous ceux qui m’entourent, à accepter l’autre tel qu’il est et non pas tel que l’on aimerait qu’il soit. Et bien-que mes coreligionnaires et moi-même vivons en minorité culturelles parmi tes autres enfants... cela ne nous pose aucun problème. Notre religion appelle à promouvoir la diversité et l’altérité. Elle nous enseigne de ne jamais juger les gens sur une base tribale ni raciale, mais sur la valeur de leur éthique et de leur morale. Je me bats tous les jours pour leur transmettre les valeurs de tolérance, d’entraide et de solidarité envers tous...

Mon combat pour un monde meilleur peut devenir notre combat… À condition que tu m’acceptes tel que je suis et non pas tel que certains de tes enfants voudraient que je sois.

À bon entendeur! Salam.

Karim Elabed
Imam de la Mosquée de Lévis