Xavier Desharnais, aujourd’hui retraité du monde de la natation en eau libre
Xavier Desharnais, aujourd’hui retraité du monde de la natation en eau libre

Lettre ouverte à un tricheur

Le Quotidien
Le Quotidien
Xavier Desharnais a remporté la Traversée internationale du lac Saint-Jean à deux reprises, soit en 2014, ex aequo avec le Macédonien Tomi Stefanovski, puis en 2015. Lors de la victoire de l’Argentin Guillermo Bertola, en 2017, il avait conclu au 4e rang, à 15 secondes du vainqueur. Voici l’intégral de sa lettre publiée sur ses réseaux sociaux.

Lettre ouverte à un tricheur,

OPINION / Je suis peut-être trop naïf. J’ai toujours eu l’impression que la petite famille des nageurs d’eau libre était tissée serré. Que peu importe le moment, chacun de ces nageurs pouvait débarquer chez moi sans problème et vice-versa.

Je vous explique pourquoi.

Un ultra-marathon en eau libre, c’est comme aller à la guerre. Tu dois te préparer à souffrir physiquement, puis mentalement, puis physiquement encore, avant de t’écrouler mentalement et de puiser dans les derniers recoins de ton corps pour terminer la course.

Ça, c’est la partie que tout le monde peut se douter lorsqu’on comprend ce que ça prend pour nager plus de 30 km le plus rapidement possible.

Ce que les gens savent moins, c’est toute la « game » psychologique qui a lieu avec les autres nageurs. D’abord, imaginez-vous être en pack de 15-20, au coude à coude, en train de marcher. Maintenant, commencez à courir sans accrocher les autres. Puis fermez les yeux et retenez votre souffle chaque 3 secondes. Ajoutez à cela des vagues et quelques coups salauds et vous savez comment on se sent dans un peloton d’eau libre. Dans les courses plus courtes, il y a plusieurs coups salauds. Chaque centimètre est chèrement disputé. Sur un 30 km, c’est un peu différent. Tu ne peux pas te permettre de dépenser de l’énergie à te battre pour rien, alors il y a un certain code qui s’installe, ce qui laisse place à une fraternité lorsque l’on sort de l’eau. Mais soyez certain qu’il n’y a pas de cadeau qui se donne.

Cette fraternité, elle se construit à la fin d’une épreuve d’ultra-marathon. Peu importe le résultat, le sentiment d’accomplissement est immense et omniprésent. Donc, même lors d’une mauvaise course, la déception laisse sa place à ce sentiment assez rapidement. Tu vas vite avoir envie de raconter ta version de la course avec les autres nageurs, souvent autour d’un bon gin tonic pour calmer la douleur musculaire. C’est aussi le moment de « call-out » les petits coups jugés salauds et d’en prendre la responsabilité lorsque c’est toi qui en as fait. C’est à ce moment que le respect entre les nageurs est instauré, autant avec le premier qu’avec le dernier.

Lorsque je vois des athlètes dopés, je pense toujours que je suis chanceux que ça ne soit pas dans mon sport. Comment ces gens, qui sont si proches de moi et pour qui j’ai tout mon respect, pourraient-ils me trahir comme ça ? Pourtant, un sport aussi éreintant et demandant que la natation en eau libre devrait avoir sa part de dopage. Bien sûr, de temps en temps, des cas isolés sortent et font les manchettes, mais ce sont souvent des nageurs isolés, qui n’ont pas vraiment d’amis sur le circuit ou qui ne respectent pas le « code ».

Mais voilà que ma bulle vient d’être crevée. Un de mes amis, quelqu’un contre qui je compétitionne depuis mes débuts sur le circuit professionnel. Quelqu’un avec qui j’ai échangé des victoires et des défaites. Quelqu’un qui est maintenant un tricheur.

Peu importe la raison de tricher, au niveau où l’on est, n’importe qui peut en avoir une bonne. On connaît tous le sentiment de ne pas être prêt à nager. On a tous déjà attrapé un virus, été en surentraînement, eu les épaules en compote ou simplement été trop fatigué avant de s’élancer pour 30 km, 30 000 coups de bras et quelques heures dans un environnement où tous nos sens sont réduits à presque rien.

Lorsqu’une personne triche, ce n’est pas que quelques nageurs qui en sont affectés. De la deuxième position à la dernière, il peut y avoir plusieurs conséquences. Ne pas avoir de médailles peut mener à la perte d’un financement important qui est souvent critique dans le monde du sport amateur. Finir à une position du critère de sélection de sa fédération peut mener à la fin d’une carrière.

Comment faire pour juger un tricheur que l’on respectait, à qui l’on faisait confiance ? Bonne question. Est-ce que 4 ans, c’est trop sévère pour un tricheur qui s’est fait une transfusion de sang une fois avant une course parce qu’il avait eu la gastro ? Bonne question.

Mais demandez-le dont à Philippe Guertin, l’un des meilleurs nageurs d’eau libre que le Québec a connus. Son rêve, comme le mien, c’était de gagner la Traversée du lac Saint-Jean. En 2017, lorsqu’il avait probablement les meilleures chances de l’emporter, il a terminé à quelques secondes de la plus haute marche, derrière vous-savez-qui (pas Voldemort). Bien sûr, à ce moment, il n’avait peut-être pas triché, mais qui sai t? Six mois plus tard, il a été pris sur le fait et tous ses résultats, médailles et récompenses à partir de ce moment lui ont été enlevés. Pendant ce temps, Philippe est toujours deuxième et maintenant à la retraite. Il le sait et on le sait qu’il a probablement gagné la Traversée, mais on ne peut l’affirmer à 100%. De mon côté, ma quatrième place à cette course en aurait été une troisième et je peux vous assurer qu’obtenir une médaille aurait pu m’ouvrir de belles portes après deux années particulièrement difficiles au niveau de la natation.

Je ne cacherai pas que j’ai de la difficulté à lui en vouloir vraiment. C’est peut-être parce que je suis un peu trop naïf. Cependant, je n’ai pas de difficulté à juger ni à condamner son geste. Il n’y a pas de peine trop sévère pour tricher comme ça, quand on connaît tous les efforts, les sacrifices et les choix que les autres compétiteurs font pour pouvoir se rendre à ce niveau. J’espère que c’est un cas isolé, même si je suis maintenant un peu plus sceptique qu’avant. J’espère aussi que cette personne, dont j’ai délibérément omis d’écrire son nom, saura faire amende honorable et apprendra de son erreur. Probablement pas en natation, mais pour la suite de sa vie.

Xavier Desharnais