L’essence patrimoniale

La destruction insensée du patrimoine est un acte éminemment récusable qui trouve un premier degré d’explication dans l’ignorance profonde de ceux qui le commettent. Il est évident qu’une connaissance plus globale de notre histoire pourrait freiner l’élan du saccageur potentiel et, le cas échéant, même contrer la débauche que nous venons de vivre et qui semble se manifester par secousses répétées, des plus anciennes aux plus récentes.

Mais il y a un deuxième niveau d’explication qui nous permettrait de mieux comprendre ce qui éclate au grand jour comme une calamité. Tenter, bien humblement, de percer le mystère de la destruction des trésors de notre héritage culturel qui voile, en fait, une réalité sous-jacente que l’on ne saurait voir au premier regard. Tout semble reposer en fait sur la relation trouble que nous entretenons avec le passé et qui devrait, à mon humble avis, être le vecteur de toute réflexion en ce sens.

Dans une province qui se coiffe, en sorte de défi, de la devise «Je me souviens», il est probablement symptomatique de vouloir a contrario cacher un malaise assez profond, pour ne pas dire une blessure qui cherche à oublier plutôt qu’à se souvenir d’un passé outragé. Tout d’abord, on pense évidemment à la grande aventure que fût le projet d’une Neuve France d’une durée de plus de deux siècles qui a été mise en échec par la conquête britannique, qui fut d’ailleurs plus meurtrissante que meurtrière. Suivie de l’écrasement militaire de la rébellion des patriotes et de la suite continue d’événements qui sont venus rappeler cruellement aux Québécois la faiblesse du minoritaire face aux logiques du majoritaire et ce, malgré les nombreuses réussites, tant personnelles que collectives.

C’est donc au carrefour du bien et du mal, du bonheur et du malheur que croise notre mémoire du passé et qui rend ambigu sinon paradoxal tout rapport avec elle, tout lien avec lui. Comme nous le savons, tout monument (du latin monumentum: faire se souvenir) sert d’aide-mémoire dans l’espace public puisque c’est sa fonction première de rappeler visiblement le souvenir d’une personne ou d’un événement à tous et à toutes. Mais quand le souvenir est doux-amer parce qu’il ramène à la surface des consciences l’échec partiel de nos trop nombreuses demi-victoires, on peut mieux comprendre l’hésitation trouble de la mémoire à se souvenir.

Mais si l’on quitte temporairement la lorgnette politico-historique d’une symbolique nationale, un troisième niveau s’impose. Et c’est là peut-être, dans le discours même des experts du patrimoine, que loge un autre problème. En effet, au-delà d’une lecture historique et politique, il y aurait lieu de reconnaître dans ce qui nous est légué les valeurs d’âge et d’usage que le bien patrimonial porte en lui-même. Sa seule qualité de résilience matérielle face à l’épreuve du temps devrait inspirer le respect du plus grand nombre, car la noblesse des matériaux utilisés, les savoir-faire traditionnels qui ont permis sa construction et de pouvoir ainsi durer dans le temps, l’entretien que les usagers ont su lui apporter au fil des années sont autant d’éléments que l’on devrait valoriser pour lui faire gagner le respect de la population en général.

C’est à ce niveau d’intervention que je m’adresse ici à mes collègues-spécialistes de la question. Quand nous réussirons à mettre à contribution les valeurs d’âge et d’usage commun aussi concrètes que possible à l’égard du patrimoine culturel, nous permettrons sans doute une appropriation plus grande en usant d’un langage que tout un chacun est à même de comprendre spontanément, parce qu’intégré à son quotidien. C’est-à-dire mettre l’accent sur l’ordinaire qui devient, dans ce cas-ci, extraordinaire par sa durabilité et même exceptionnel par le témoignage probant de sa vitalité.

L’ignorance des faits historiques à l’heure d’une véritable dictature du présent et de l’immédiateté peut, à mon sens, être corrigée, sinon compensée, par une lecture plus concrète des biens hérités. L’angoisse que suscitent les blessures du passé peut aussi être colmatée par la reconnaissance des prouesses d’adaptation technique et climatique que les anciens ont su développer dans un Nouveau Monde où les défis de survivance ont été multiples. Là où justement une nécessaire solidarité humaine pouvait rimer — il faut bien le reconnaître — avec solidité pour mieux perdurer.

Philippe Dubé, Québec