Les zombies du cellulaire au volant sont parmi nous

POINT DE VUE / Vous en voyez tous les jours. Sur la rue, au restaurant, dans le bus, dans les corridors d’institutions publiques ou de centres commerciaux. Peut-être êtes-vous l’un d’entre eux? Il y a les gens qui sont conscients de leur environnement, qui demeurent attentifs aux paysages, disponibles à leurs pensées. Et il y a les autres qui sont accrochés à leur écran, les yeux rivés sur les pixels, pitonnant des pouces des infos insignifiantes qui ne peuvent attendre.

Ils s’arrêtent en plein milieu d’un escalier, brisent la cadence sur le trottoir, vous frôlent des épaules dans un corridor pourtant large. Au travail, ils sont immobiles derrière leur bureau, oubliant leur grand écran de fonction devant eux pour se concentrer sur le minuscule bidule entre leurs doigts, négligeant d’effectuer leurs tâches et poursuivant l’infernal échange d’infos banales. C’est devenu folklorique, un lieu commun, un mal nécessaire, un fléau irréversible tel le réchauffement climatique. Mais samedi dernier l’une de ces abruties du cellulaire a failli me prendre ma femme et ma fille. Elles roulaient sur René-Lévesque en début d’après-midi. Un parcours d’un kilomètre pour aller chez une amie. En sens inverse, une voiture dérive et traverse la ligne jaune. Ma conjointe se cabre, remarque que la conductrice de la voiture qui fonce droit sur elle a la tête penchée, et en déduit qu’elle dort. Le temps de freiner et de braquer vers la droite, BOUM! Les deux voitures sont passées de 50 à 0 km/h en un instant, dans un face à face. Les coussins sont déployés dans un tintamarre tonitruant, une toile d’araignée se dessine sur le pare-brise. Puis ma fille hurle de terreur.

Le choc passé, elles sortent de l’auto. La dame de l’autre voiture, désormais imbriquée dans notre fourgonnette, semble ébranlée. Ma conjointe s’enquiert de son état. La dame ne dormait pas. «J’étais sur mon cell» avoue-t-elle. Quoi! Quel message ne pouvait pas souffrir d’attendre et commandait votre attention au point de mettre la vie de ma famille en danger? Votre dépendance-négligence aurait pu faire de vous une tueuse!

Je considère la consultation du cellulaire au volant aussi risquée que la conduite avec les facultés affaiblies. La première est une infraction passible d’une contravention, la deuxième est un acte criminel. D’efficaces campagnes de sensibilisation ont permis de réduire considérablement l’occurrence de la conduite en état d’ébriété. 

Jusqu’ici, les moyens déployés pour enrayer les textos au volant semblent peu efficaces. La tendance est connue, les gens conviennent de la dangerosité du comportement. Voir une personne boire de l’alcool au volant est devenu un anachronisme. La société a décidé de ne plus l’accepter et ça n’existe presque plus. Je peux composer avec les zombies de corridor. Ils m’irritent, mais sont quasi-inoffensifs. Par contre, les zombies de la route compromettent nos vies. Dans les jours suivants la collision, à bord de la voiture de location prêtée par l’assureur, ma fille appréhendait chaque voiture que nous croisions, les percevant comme des menaces potentielles. Elle a raison. J’aimerais pouvoir la rassurer.