Gérard Bouchard

Les raccourcis de Gérard Bouchard

En réaction au texte «La démagogie au pouvoir» de M. Gérard Bouchard
S'il n'en tient qu'à Gérard Bouchard, le débat sur la charte de la laïcité est aiguillonné par un gouvernement qui recourt à la démagogie, qui n'a de cesse de diviser l'élite et le peuple, qui soumet un projet de charte ne reposant pas sur des études rigoureuses, qui s'écarte du droit et qui trahit l'héritage de René Lévesque. Voilà l'essentiel de la charge d'un article publié le 10 janvier dans ces pages. Certains arguments avancés par l'éminent sociologue et historien méritent un examen plus attentif pour qu'on en accepte la validité. J'en ai ciblé quatre.
La division élite et peuple. Gérard Bouchard a le sentiment que le gouvernement oppose d'une manière machiavélique l'élite et le peuple dans le débat sur la charte. Mais, faut-il rappeler, à l'évidence, que l'élite et le peuple ne forment pas des entités homogènes. Que, par exemple, des personnes comme Claire L'Heureux-Dubé, ex-juge à la Cour suprême et Guy Rocher, sociologue et l'un des rédacteurs de la loi 101, entre autres, font partie de l'élite, tout en appuyant les fondements de la charte. Quant au bon peuple, encore faut-il dire que, selon les sondages, il est plutôt divisé (46% pour la charte, 41% contre, dans un sondage Léger publié en octobre) et, qu'à Montréal, une majorité s'y oppose (58% selon CROP, octobre 2013). Et tout ce beau monde peut penser par lui-même!
Les études rigoureuses. Le sociologue-historien déplore que le débat, du côté gouvernemental, ne repose pas sur des études scientifiques. C'est vrai! Cependant, la science a aussi ses limites et l'étude de la réalité des femmes voilées, un enjeu central dans le débat, en fournit une illustration. Comment, de fait, aller chercher un portrait représentatif sur le plan statistique du nombre de femmes portant le voile contre leur volonté? Vont-elles tout de go répondre qu'il en est ainsi aux enquêteurs dans les recherches? Le phénomène de désirabilité sociale et la peur qu'elles peuvent entretenir à l'endroit du clan risquent d'en dissuader plusieurs. Déjà que des intervenantes et des intervenants, oeuvrant auprès d'immigrants, nous ont prévenus du silence de ces femmes.
La question du droit. Il est plausible que le projet de charte ne passe pas le test des tribunaux. M. Bouchard en fait grand état depuis le début de ce débat. Si l'on s'en tient à l'avis produit récemment par la Commission des droits de la personne du Québec, on serait porté à lui donner raison. Même que sa propre recommandation dans le rapport Bouchard-Taylor de ne pas permettre le port de signes ostentatoires chez les personnes en autorité coercitive soulève des doutes sur le plan juridique selon la Commission.
Dans son texte, Gérard Bouchard parle de «suppression des droits», comme s'il était totalement inique, par définition, de poser une réflexion de façon à ajuster le droit aux réalités sociales comme le font les sociétés civilisées.
L'héritage de Lévesque. Enfin, M. Bouchard déplore la rupture entre l'actuel gouvernement et «le grand parti que fut celui de René Lévesque, si soucieux des droits et de la démocratie». Là encore, il faudrait y mettre des nuances. À ce que je sache, ce parti avait entre autres comme priorité l'égalité entre les hommes et les femmes. Figure de proue du premier gouvernement Lévesque, Lise Payette a été nommée ministre d'État à la Condition féminine, de 1979 à 1981. Or, elle signait un article dans Le Devoir du 18 octobre 2013 dans lequel elle rappelait que «nos victoires vers l'égalité sont fragiles» et que le voile pour les femmes musulmanes était symboliquement un signe d'asservissement aux hommes. Dans ce contexte social, elle était d'avis qu'il fallait agir collectivement le plus rapidement possible sur cette question. Aurait-elle tout faux de l'héritage du «grand parti» de Lévesque?
Il est vrai, comme l'affirme Gérard Bouchard, que des citoyens parmi les plus vulnérables - les femmes voilées - risquent de faire les frais de ce débat et, qu'en ce sens, il faudrait réviser le projet de charte pour mieux les protéger. En contrepartie, je suis surpris du peu de sensibilité qu'il témoigne, dans ce débat, à l'endroit de symboles qui se posent en négation de ce que l'Occident a pris des siècles à tenter d'instaurer: l'égalité de droit et de dignité entre les individus, le fait qu'à la naissance, on nait tous égaux peu importent nos caractéristiques, hommes et femmes inclus.
Bien que le Québec soit un endroit dans le monde où le niveau d'égalité entre les femmes et les hommes soit l'un des plus élevés, il faut demeurer vigilant sur les acquis sachant qu'il reste aussi du travail à faire. Mais, également, que par un retour de l'histoire, s'introduisent chez nous des symboles caricaturaux des inégalités hommes/femmes relevant du Moyen-Âge et plus loin encore. Dans cette perspective, il ne faudrait pas être surpris qu'une partie importante de la population manifeste son inquiétude sans considérer qu'elle soit inféodée à la propagande du gouvernement.
Jacques Roy, sociologue et chercheur