Selon les auteurs de cette lettre d'opinion, le système scolaire québécois, le plus inégalitaire au Canada, aggrave la fracture sociale.

Les programmes particuliers du secondaire public: un regard critique s’impose

Depuis plus d’une décennie, les programmes particuliers, ceux qui «enrichissent» les programmes d’études prescrits pour l’enseignement secondaire, ont connu une croissance fulgurante. Citons, outre celui d’éducation internationale, les programmes de sports-études, de musique, de ballet, de ski alpin, de langues vivantes.

Déjà, en 2007, le Conseil supérieur de l’éducation prévoyait des risques de dérive au regard des objectifs de démocratisation et d’égalité des chances si le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport ne balisait pas mieux les dérogations possibles au régime pédagogique. Dix ans plus tard, le Ministère n’a rien fait; il est incapable de donner la liste de ces programmes et le nombre d’élèves qui y participent. Nous vivons la dérive appréhendée : notre système scolaire, le plus inégalitaire au Canada, aggrave la fracture sociale.

Une question de choix personnel et collectif

Personne ne nie aux parents, quand ils le peuvent, le droit de choisir le parcours scolaire qu’ils jugent le meilleur pour leur(s) enfant(s). Cependant, on peut interroger leurs motivations : ont-ils un regard critique sur l’idéologie de performance actuellement dominante? Connaissent-ils le programme ministériel en vigueur et le jugent-ils insuffisant pour former leur enfant? Veulent-ils éviter que leur enfant soit mêlé aux élèves moins performants ou en difficulté?Connaissent-ils les intérêts financiers et idéologiques des commissions scolaires qui offrent ces programmes? Comme citoyens désirant non seulement que le système d’éducation dispense une éducation fondamentale de qualité, mais aussi qu’il soit un facteur de justice sociale, nous sommes en droit de poser ces questions, car les parents sont aussi des citoyens qui doivent avoir à cœur le développement du vivre-ensemble le plus harmonieux possible.

Des programmes ou concentrations qui entraînent l’exclusion

En plus du cas particulier des écoles internationales qui se multiplient, il y a des programmes complémentaires aux disciplines scolaires (comme certains programmes de langue, d’arts, de sport) qui sont exigeants et entraînent nécessairement l’exclusion d’élèves moins performants. Enfin, il y a d’autres programmes spécialisés et sélectifs qui visent, par exemple, la formation de musiciens ou d’athlètes et qui sont réservés à des élèves très performants, qui exigent des déboursés importants des parents et qui peuvent même relever d’entreprises privées (par exemple arts martiaux et ski alpin). Tous ces programmes particuliers opèrent une sélection qui entraîne la concentration, dans les classes du «régulier», des élèves qui n’y participent pas, pour des raisons diverses.

Se questionner sur la pertinence de certains programmes

Pourtant, le programme d’études en vigueur vise explicitement le rehaussement culturel des apprentissages dans les domaines des langues, de l’histoire, de la géographie, de la mathématique, des sciences, de l’éducation physique et des arts (théâtre, danse et musique). Il y a déjà beaucoup à faire pour que tous les apprentissages prévus soient réalisés dans le cursus commun, étant entendu qu’il ne s’agit pas de bourrer le crâne des élèves ni de n’enseigner que ce qui est utile pour réussir les examens, mais de leur permettre de s’instruire et de se cultiver selon des approches pédagogiques diversifiées.

On entend souvent que les programmes de sport ou visant le développement de compétences en technologie ou en entrepreneuriat sont mis en place pour motiver les décrocheurs potentiels. Or, non seulement aucune étude ne montre cela, mais sur quoi se base-t-on pour décider que ces programmes sont ceux qui conviennent le mieux à ces élèves? Ne devrait-on pas plutôt faire en sorte que les spécialistes des disciplines scolaires disposent de moyens suffisants pour adapter leur enseignement aux élèves peu performants, faute de motivation? Les écoles ne devraient-elles pas proposer des activités parascolaires diversifiées et stimulantes qui développeraient chez ces élèves un sentiment d’attachement à leur école?

On ne cesse de répéter que la société québécoise chérit les valeurs de justice sociale, qu’elle valorise la culture et la langue française, que l’éducation y est très importante. Or, certains programmes particuliers vont à l’encontre de tels objectifs sociétaux. Ne serait-il pas temps d’en prendre conscience et d’agir individuellement et collectivement pour stopper la ségrégation scolaire et rehausser les exigences de l’instruction publique?

Suzanne-G. Chartrand, ex-enseignante, Constantin Fortier, Lahcen Elghazi, enseignants et parents, membres de Debout pour l’École!