Le 25 novembre, François Legault a fait part d’une dizaine de suggestions de lecture dans une présentation organisée par l’Association des libraires du Québec sur Facebook.
Le 25 novembre, François Legault a fait part d’une dizaine de suggestions de lecture dans une présentation organisée par l’Association des libraires du Québec sur Facebook.

Les premiers ministres et la lecture

Olivier Dezutter et Martin Lépine
Olivier Dezutter et Martin Lépine
Professeurs à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke
POINT DE VUE / Quelle audace! Voilà qu’un premier ministre du Québec s’affiche comme lecteur et participe à sa façon à la promotion de la lecture et des œuvres littéraires créées par des auteures et auteurs d’ici explorant des genres littéraires et des univers variés!

Cela tranche avec la situation d’un ancien premier «sinistre» (comme l’aurait écrit Sol) canadien à qui un écrivain célèbre avait décidé d’envoyer chaque semaine un livre afin d’élargir sa culture littéraire au-delà des biographies de joueurs de hockey qu’il affectionnait particulièrement. On est loin aussi des déclarations d’un précédent ministre de l’Éducation québécois qui estimait qu’aucun enfant ne mourrait de ne pas pouvoir disposer d’un accès à de nombreux livres dans les écoles.

Que le premier ministre se drape du costume de «capitaine lecture» fournit une belle occasion de réfléchir à la place de la lecture et des livres dans notre société et aux responsabilités qui pèsent sur nos politiciennes et politiciens de tous les niveaux de pouvoir, appelés à contribuer de façon active et significative au développement d’«une nation de lectrices et de lecteurs» pour emprunter la formule proposée par Alexandre Jardin.

En d’autres temps et d’autres lieux, des régimes politiques ont assis leur pouvoir en brûlant des livres. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, au Québec, c’est la liste des livres interdits qui s’affichait à l’entrée des églises.

Quel chemin parcouru! Il faut souligner les actions politiques essentielles qui ont permis dans l’histoire récente du Québec de promouvoir la lecture, de soutenir l’édition en français, de développer le réseau des bibliothèques publiques et des bibliothèques scolaires, de mettre en place des programmes essentiels favorisant l’alphabétisation et le développement des compétences en littératie, ou encore de soutenir la recherche dans ces domaines.

Malgré toutes ces avancées, la situation reste fragile et une proportion encore trop importante de la population est privée de l’accès à la lecture et au monde de l’écrit. D’éminents économistes ont démontré combien cette situation constitue un frein important au développement économique du Québec. Il faut souligner aussi combien cette réalité représente une limitation importante au développement personnel, à la santé, mais aussi à la participation citoyenne et à l’engagement dans les débats de société.

Au-delà de l’opération de relation publique, nous sommes en droit d’attendre que M. Legault chausse ses bottines pour leur permettre de suivre ses babines, et qu’il engage l’ensemble de son gouvernement à poser des actions concrètes visant à permettre au plus grand nombre de Québécoises et Québécois de toutes origines et de tous milieux de suivre son exemple en s’affichant fièrement comme lectrices et lecteurs, et en partageant avec d’autres leurs plaisirs de lecture.

Pour terminer, voici donc quelques suggestions, non de lectures, mais d’actions à mener afin de s’assurer que:

  • le ministre responsable de la langue française réserve dans son plan à venir pour la valorisation du français des moyens spécifiques pour la promotion de la lecture en français et pour le développement des compétences en littératie des populations les plus vulnérables;
  • le ministre de l’Économie révise certains programmes de soutien pour que de jeunes maisons d’édition puissent survivre à la crise actuelle;
  • le ministre de l’Éducation s’assure que dans les écoles en construction ou en rénovation, on porte une attention particulière à la qualité des espaces de lecture et d’écriture, et aux livres disponibles dans ces espaces;
  • la ministre responsable des personnes aînées fasse la promotion des pratiques de lecture et d’écriture afin de contrer l’isolement et de maintenir les compétences cognitives et sociales;
  • le ministre de la Famille encourage de multiples manières les pratiques de littératie familiale...
    et la liste pourrait s’allonger parce que c’est l’ensemble des secteurs de la société qui peuvent faire une différence! M. Legault, on appelle de tous nos vœux que votre gouvernement entier en soit un de lecteurs et de lectrices, et que vos actions nourrissent les compétences et le goût de lire de toute notre population!

    Olivier Dezutter et Martin Lépine sont aussi codirecteurs du Collectif de recherche sur la continuité des apprentissages en lecture et en écriture