«Si vous tenez à aider une personne démunie, pendant les Fêtes, ou plus tard dans l'année, faites-le donc dans la discrétion, voire dans l'anonymat complet», suggère un lecteur.

Les «pauvres» ne sont pas une marchandise

Qu'on se le dise, les «pauvres» ne sont pas une marchandise qu'on peut trimballer et exhiber, comme ça, n'importe où, n'importe comment, au petit bonheur des fêtes du calendrier, Noël, la Saint-Valentin, le Carnaval, la Fête des Neiges, des Mères, des Pères, alouette, gentille alouette...
Les pauvres ont aussi leur dignité, leur sensibilité, leur quant-à-soi, et, derrière chaque personne vivant cette terrible réalité, se cache, rappelons-le, une histoire personnelle, un drame unique, des cicatrices et des blessures encore à vif, que l'on se doit d'entourer avec précaution et de respecter pour les guérir.
Ici, je fais référence à cette récente activité où on a promené en autobus (du RTC) tout un lot de personnes pauvres, du centre-ville de Québec jusque sur les banquettes parfumées de la microbrasserie BCBG Archibald, en banlieue, dans le secteur Sainte-Foy. 
Les commanditaires (Archibald, Lauberivière, etc.) voulaient offrir un lunch cinq étoiles à des démunis, et leur permettre de passer une bonne journée à l'extérieur, soi-disant «pour créer des liens» ... Le tout, évidemment, sous la lumière crue des caméras des médias locaux, Le Soleil, Radio-Canada et plus tard, sur les réseaux sociaux.
Pour un, à titre d'ancien pair-aidant à Pech-Sherpa, au centre-ville de Québec, j'ai bien dû reconnaître une bonne vingtaine de mes anciennes «pratiques» et aussi, deux bonnes dizaines de «vieilles connaissances» qui n'ont pas eu la même chance que moi... Comme si ces gens-là avaient demandé à se retrouver en manchettes, par choix... Comme si ces gens-là n'avaient pas de sensibilité, pas d'ego, pas d'amour propre, pas de limites, pas de quant-à-soi, pas d'histoire personnelle, pas d'enfant et pas d'alibi, pour ainsi vivre cette situation exceptionnelle. Comme s'ils étaient juste un tapon de misère crue, qu'on pouvait ainsi exposer à la lumière du jour, pour valider notre bonne conscience et montrer à tous notre «haut sens du partage». Vraiment!
Et le pire là-dedans, c'est qu'on se targue, en haut lieu, dans les officines gouvernementales, dans les chambres de commerce et dans nombre de nos réseaux de travail, de vouloir faire de la «stigmatisation» des pauvres, des démunis et des multipoqués, le combat de l'heure. Misère. 
Alors voilà. Pour avoir été l'un d'entre eux, dans une autre vie, je vais vous dire... À Lauberivière (Québec) ou à la Maison du Père (Mtl), quand on voit des enfants à-qui-on-veut-apprendre-la-charité nous servir la soupe de Noël, ou quand on voit des «Miss-ceci ou des Messieurs-cela» nous larguer des sourires navrés et des regards embués de fausse compassion, on se sent encore plus comme des sous-merdes, des accidents de parcours, des chiures de mouches. Parce que nous aussi, qui vivons des difficultés temporaires, on a eu des enfants, on a eu des blondes, qu'on ne voit pas, qu'on ne verra peut-être plus. Nous aussi on a eu un travail, une famille, des amis et toutes sortes d'avantages qu'on n'a pas maintenant, et qu'on n'aura peut-être plus jamais. Et, qu'on le veuille ou pas, chacun-e a son histoire, ses raisons, pour en être arrivé là, mais ça, vous ne voulez pas le savoir.
Alors, votre «charité chrétienne», votre bonté-de-service, vos confettis, vos mascottes, vos caméras et tous vos flonflons, svp, gardez ça pour vous, et par ici la bonne soupe, merci beaucoup.
Enfin, ce qui me choque beaucoup, dans toute cette histoire, c'est de voir tous ces gens, tous ces bien-pensants, ces politiciens, ces commerçants, ces pdg, ces affairistes, donner l'aumône d'une main et de l'autre «cocher» non pour du logement social en quantité suffisante, cocher non pour un salaire minimum à 15 $ l'heure, cocher non pour une vraie parité sociale hommes-femmes, pour des soins de santé plus accessibles, pour une organisation du travail plus humaine et plus intelligente, cocher non, finalement, pour l'ensemble des mesures progressistes visant à éliminer la pauvreté. 
Cela dit, je n'ai pas le monopole de la vertu, loin s'en faut, et les Québécois-ses n'en demeurent pas moins dans l'ensemble des gens formidablement généreux, des gens de tripes et de coeur, qui manifestent une belle empathie et une belle solidarité pour leurs semblables moins favorisés. Aussi, ce simple conseil. Si vous tenez à aider une personne démunie, pendant les Fêtes, ou plus tard dans l'année, faites-le donc dans la discrétion, voire dans l'anonymat complet.
C'est bien meilleur et c'est bien plus porteur.
Joyeux Noël quand même !
Gilles Simard, pair-aidant en santé mentale
Québec