«Le premier ministre du Québec François Legault est à bon droit préoccupé par la condition des patients en CHSLD. Toutefois, sa proposition d’une augmentation de salaire pour les préposés aux bénéficiaires pourrait rebondir dans les négociations collectives sur l’équité intermétiers», écrit Jean-Claude Bernatchez, professeur titulaire en relations industrielles à l’Université du Québec à Trois-Rivières.
«Le premier ministre du Québec François Legault est à bon droit préoccupé par la condition des patients en CHSLD. Toutefois, sa proposition d’une augmentation de salaire pour les préposés aux bénéficiaires pourrait rebondir dans les négociations collectives sur l’équité intermétiers», écrit Jean-Claude Bernatchez, professeur titulaire en relations industrielles à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Les origines de la pénurie de personnel dans les CHSLD du Québec

POINT DE VUE / La pénurie de personnel dans les centres hospitaliers pour soins de longue durée (CHSLD) provient d’abord d’un choix de société, ensuite d’une structure organisationnelle lourde et finalement de conditions de travail exécrables.

Le vieillissement ne pose pas de problème de société jusqu’aux années 1960. À l’époque, un membre de la famille assume la garde de ses parents, qui incidemment, meurent plus jeunes que maintenant. Puis la famille ne peut plus assumer ce rôle avec l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail. Ce contexte favorise l’institutionnalisation de la vieillesse et la création des CHSLD.

Mais la prise en charge de la vieillesse assistée pèse vite lourd à l’État québécois, d’où son désengagement. Ainsi, surgissent les CHSLD privés dont certains sont dits conventionnés et d’autres non conventionnés. Les premiers fonctionnent avec des balises similaires aux CHSLD publics. Les seconds, s’ils doivent se munir d’un permis d’exercice, sont gérés d’une manière plus autonome. En outre, des petites organisations de santé, qualifiées de ressources intermédiaires (RI), émergent un peu partout. Elles s’occupent, par exemple, de patients souffrant d’un handicap physique ou psychologique. Alimentées par le réseau de la santé, elles sont parfois insérées dans des anciens presbytères. Viennent finalement les résidences privées pour aînés (RPA). Elles accueillent a priori des personnes âgées autonomes susceptibles de se retrouver vite en perte d’autonomie, sinon en CHSLD, compte tenu de leur âge à l’entrée.

C’est dans ce contexte déjà complexe que Gaétan Barrette, alors ministre de la Santé, restructure l’organisation et la gouvernance des services de santé en 2015. Des centaines d’établissements publics de santé sont ramenés au nombre de 22 baptisés par l’acronyme CISSS, soit les centres intégrés de santé et services sociaux dont certains ont un statut universitaire (les CIUSSS). Il en ressort des organisations titanesques avec une taille moyenne excédant 13 000 employés.

La structure d’autorité d’un CISSS, ultra-centralisée, comprend jusqu’à une quinzaine de «silos» comportant généralement cinq niveaux d’autorité. S’ajoute une structure fonctionnelle syndicalisée qui peut inclure à son tour cinq strates occupationnelles de l’assistante infirmière-chef aux préposés aux bénéficiaires.

La réforme de 2015 anéantit l’autorité de proximité. Un cadre hiérarchique de premier niveau peut ainsi superviser jusqu’à une centaine de salariés dans des établissements éloignés les uns des autres sur de vastes territoires. Le fonctionnement administratif d’un CISSS est d’une telle complexité qu’il rappelle Les douze travaux d’Astérix. Le risque pour la haute direction, c’est la déconnection avec la base. Les employés étant frappés par une surcharge de travail, le vase a débordé avec l’apparition des infections généralisées du coronavirus dans les CHSLD. À la recherche d’un équipement de protection parfois introuvable, des salariés effrayés ont claqué la porte.

Le premier ministre du Québec est à bon droit préoccupé par la condition des patients en CHSLD. Toutefois, sa proposition d’une augmentation de salaire pour les préposés aux bénéficiaires pourrait rebondir dans les négociations collectives sur l’équité intermétiers. En outre, pour régler la pénurie d’effectifs, François Legault pointe notamment du doigt les médecins spécialistes. À ce sujet, les Québécois, en attente d’une intervention médicale spécialisée, hésiteront à le suivre. Car pour eux, bien des gens autres que leurs médecins, peuvent satisfaire aux exigences d’un poste de préposé aux bénéficiaires.

Si les Québécois ne sont pas en mesure de prendre soin de leurs parents vieillissants, ils sont encore moins disposés à veiller aux soins personnels des personnes âgées en CHSLD. D’une part, le faible taux de chômage du Québec en temps normal rend les ressources quasi introuvables pour ce genre d’emplois. D’autre part, les millénariaux (nés depuis 1990) ne sont pas en quantité suffisante pour satisfaire les besoins en main-d’œuvre des CHSLD. Ni le nombre ni l’intérêt ne sont présents. La crise actuelle, largement politisée, invite les Québécois à réévaluer leur rapport au vieillissement.