Les musulmanes du Québec se retrouvent au centre de ce que l’on appelle, en météorologie, une «tempête parfaite», écrit l’auteur. Ci-dessus, une manifestation d’opposition à la charte des valeurs du PQ, en 2013.

Les musulmanes du Québec, des boucs émissaires?

Par l’entremise de nos élus, nous nous apprêtons collectivement à interdire à nos concitoyens de signifier leurs convictions religieuses dans divers contextes, en particulier dans le monde de l’éducation. Comme cette mesure viole manifestement la liberté de religion et la liberté d’expression enchâssées dans nos chartes des droits, nous comptons recourir à la mesure de dérogation prévue dans celles-ci. Vraiment?

Ce projet cible essentiellement les femmes musulmanes, même s’il affectera des personnes de toutes allégeances religieuses (catholiques, juives, sikhes, etc.). Les musulmanes se retrouvent au centre de ce que l’on appelle, en météorologie, une «tempête parfaite». La société québécoise est hantée par les zones d’ombre de son passé catholique; elle a vu se développer et déferler l’islamisme radical dans le monde; elle assiste à la révélation des agressions sexuelles commises par des religieux ou des prêtres; elle découvre les sévices perpétrés dans les pensionnats autochtones. «La religion», toutes les religions, et spécialement celles des autres, sont désormais considérées suspectes, voire foncièrement néfastes. Il ne faudrait plus les accommoder, mais bien les contrer, à commencer par les signes religieux.

Et si le fond du problème était ailleurs? Depuis le référendum de 1980, le Québec est coincé dans une impasse sociopolitique et identitaire dont il ne sait comment sortir. Le passé canadien-français a été renié; le projet d’indépendance a fait long feu. Le malaise social est patent. Comme on ne saurait le résoudre par une bonne guerre contre un ennemi extérieur, il reste la voie du bouc émissaire : s’en prendre à un ennemi intérieur, réel ou imaginé. Les motifs pour le faire varient : depuis 15 ans, les signes religieux, en particulier ceux des musulmanes, ont été vilipendés au nom de l’égalité homme-femme, de la sécurité collective, de la laïcité de l’État, de l’intégration des immigrants, de l’identité nationale, voire de la raison et de la science. La diversité des motifs invoqués importe moins que leur contribution à la formation d’une «unanimité violente» (René Girard) contre des boucs émissaires chargés de nos maux, afin que notre société trouve par là quelque apaisement.

La violence que nous envisageons d’exercer est d’abord symbolique. Mais il ne faut pas en sous-estimer la portée, parce que l’interdiction des signes religieux est associée à une restriction de l’accès à l’emploi, et qu’elle est de nature à alimenter le sentiment antimusulman qui s’est manifesté de diverses manières au Québec ces dernières années, des vexations quotidiennes jusqu’aux crimes les plus graves. Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui encore, exacerbent publiquement ce sentiment, dans les médias et ailleurs.

S’en prendre à la religion des autres au nom de «nos valeurs», c’est faire l’impasse sur deux grands enjeux qui sont au cœur de notre malaise collectif. D’abord, qu’entendons-nous par ces «valeurs» que les immigrants devraient professer pour être des nôtres? Que valorisons-nous effectivement dans notre société : l’individualisme, la compétition, la consommation, le divertissement? Si par «valeurs» nous entendons plutôt les grands principes de notre vie commune, ne faudrait-il pas, outre la prévalence du français, l’égalité homme-femme et la laïcité, parler aussi de liberté, de tolérance, de primauté du droit, de solidarité sociale, d’écologie, de pluralisme, et d’autres principes encore?

Ensuite, s’agissant encore de «nos valeurs», de quel «nous» est-il ici question? Par-delà les Canadiens-français que les Franco-­Québécois ne se disent plus être, ce «nous» concerne-t-il aussi les Autochtones? Les Québécois de souche britannique, irlandaise, italienne, portugaise, haïtienne, vietnamienne? Les néo-Québécois de toutes origines? Si tel est le cas, comment tout ce beau monde est-il concrètement convié à contribuer à l’identité du Québec et à son projet de société? Plus encore : dans quelle mesure peuvent-ils le faire à partir de leurs diverses convictions religieuses et spirituelles?

Blaise Pascal écrivait, il y a quelque 450 ans : «Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience.» (Pensées, éd. Brunschvicg, #895) La bonne conscience qu’évoque ici Pascal, c’est celle avec laquelle nous nous apprêtons à attenter aux droits fondamentaux d’une partie de notre population, en particulier ceux des musulmanes. Mais si «nos valeurs» sont bien ce qui est en cause ici, un véritable débat démocratique sur ce qui fonde et cadre notre vivre-ensemble ne serait-il pas à privilégier? Un débat sur le projet de société que nous entendons nous donner? Un débat auquel tous seraient conviés, quels que soient leurs horizons de sens?