La basilique de Sainte-Sophie, érigée au VIe siècle, est considérée comme une merveille d’architecture de l’époque pour son dôme colossal, entre autres.
La basilique de Sainte-Sophie, érigée au VIe siècle, est considérée comme une merveille d’architecture de l’époque pour son dôme colossal, entre autres.

Les malheurs de Sainte-Sophie

POINT DE VUE / La basilique de Sainte Sophie (Hagia Sophia, littéralement Sagesse divine) sise entre la Mosquée bleue et le palais de Topkapi à l’entrée du détroit du Bosphore et de la Corne d’or, n’a rien perdu de sa magnificence.

Elle fut édifiée au VIe siècle sur les ruines d’une ancienne église bâtie en 315 et a servi de centre spirituel à la chrétienté orthodoxe. Elle fut transformée en mosquée après la chute de Constantinople en 1453 (les icônes chrétiennes furent alors plâtrées pour les cacher de la vue) et garda ce statut de mosquée jusqu’en 1934, date à laquelle elle devint un musée dans lequel les icônes chrétiennes côtoyaient les panneaux de calligraphie ottomane. L’actuel président Erdogan a décidé de restaurer ce lieu en lieu de culte musulman.

Il y a toujours eu en Turquie un courant qui n’avait pas admis la laïcisation décrétée par Atatürk en 1923 et qui n’a pu s’exprimer dans la Turquie laïque. Lors de sa visite à Sainte-Sophie en juillet 1990, l’auteur de cet article se souvient avoir remarqué des échafaudages du côté gauche de l’entrée principale de la basilique. Cela avait tout l’air d’un travail de rénovation. Mais à y voir de plus près, les petits carrés de céramique avec une croix entourée d’un cercle étaient remplacés par des carrés de céramique avec un motif floral. Ce maquillage visait à effacer le symbole chrétien représenté par cette croix. Cela se passait avant l’époque d’Erdogan.

La seconde Rome

Des siècles durant, la basilique de Hagia Sophia était considérée comme une des principales merveilles du monde avec son dôme colossal de 30 mètres de diamètre et de 50 mètres de hauteur, ses mosaïques délicates, ses icônes en or et ses marbres lustrés. L’empereur byzantin prenait place sous l’image du Christ sur la voute, symbolisant ainsi son élection de droit divin. 

Ce fut la splendeur de ce joyau architectural qui conduisit à l’évangélisation des Slaves et l’adoption du christianisme orthodoxe au Xe siècle. La chute de Constantinople aux mains des Ottomans bouleversa le monde chrétien. Encore aujourd’hui, certains chrétiens orthodoxes ne fêtent rien d’important le mardi, car c’est un mardi que Constantinople, cette seconde Rome, tomba aux mains des Ottomans. 

Erdogan poursuit son ambition ottomane

Les agissements d’Erdogan laissent deviner des ambitions quasi califales. Il aime les parades avec des gardes habillés à l’ancienne mode ottomane. Il cherche à étendre son influence au Proche-Orient et en Méditerranée et à se positionner comme leader du monde islamique tout comme du temps où les califes régnaient dans l’Empire ottoman. Il désire également transférer en Turquie le tombeau du fondateur de l’Empire ottoman Osman Bin Ertugrul qui se trouve en Syrie. 

La revanche sur l’histoire

La victoire ottomane de 1453 en est venue à symboliser la supériorité de l’islam sur le christianisme et la prise de Constantinople est fêtée avec grand faste par la Turquie d’Erdogan. La date du 24 juillet qui a été choisie pour célébrer la prière à Hagia Sophia est l’anniversaire du traité de Lausanne, qui confirma la reconnaissance de la Turquie dans ses frontières actuelles, alors que l’Empire ottoman assujettissait le Proche-Orient, une partie de l’Europe orientale et de la Méditerranée méridionale. 

Désormais, la visite d’Hagia Sophia ne sera permise qu’en dehors de l’horaire des cinq prières quotidiennes qui s’y tiendront, heures durant lesquelles les icônes chrétiennes seront couvertes.

La Turquie compte 82 693 mosquées, dont 3113 à Istanbul. D’anciennes églises sont transformées en mosquées (Istanbul fut peuplée majoritairement de chrétiens au XIXe siècle). La mosquée Camlica érigée en 2019 est la plus grande mosquée de Turquie et l’érection d’une gigantesque mosquée à la place Taksim au centre d’Istanbul va faire partie du legs historique d’Erdogan, qui veut ajouter à son tableau de chasse le titre de «libérateur» de la mosquée d’Al-Aqça à Jérusalem. 

Sa déclaration visant à libérer la mosquée hiérosolymite est une remise en question de la maîtrise des lieux saints sunnites : l’Arabie saoudite est le pays qui contrôle les lieux saints de la Mecque et Médine. L’ancienne dynastie qui précéda la dynastie saoudienne règne en Jordanie et est responsable du mont du Temple à Jérusalem où se trouvent le dôme du rocher et la mosquée d’Al-Aqça. 

En 1916, les Ottomans ont été chassés d’Arabie. L’Angleterre joua un rôle important dans le démantèlement de l’Empire ottoman par l’intermédiaire de Laurence d’Arabie. Erdogan n’a jamais admis cette réalité. Il est opposé tant à l’Occident qu’au symbole de la croix représentée par l’Angleterre et plus encore par la domination des lieux saints musulmans (sous contrôle ottoman depuis le XVIe siècle) par des dynasties sunnites d’Arabie.

Il veut prendre sa revanche sur l’histoire. Il vit en 1917.