LANEQ est en grève depuis le 24 octobre.

Les juristes, gardiens de notre santé démocratique

Depuis quatre mois maintenant que les juristes de l'État sont en grève; quatre mois que la machine gouvernementale tourne au ralenti, stagne.
Quatre mois que les juristes de l'État ne sont pas payés; quatre mois que le gouvernement économise d'autant. Et il a même poussé l'audace jusqu'à contrevenir lui-même à ses propres lois en niant les droits de ses juristes d'être payés selon la Loi sur les normes du travail pour leurs services essentiels. Comme quoi, une grève, ça peut être payant, selon le bout de la lorgnette où l'on se situe...
Pendant ce temps, alors que l'orage ne faisait que poindre à l'horizon dans le ciel des associations de médecins, le gouvernement n'a pas lésiné sur les moyens pour contenter ses médecins, déléguant même un «commando spécial» de quatre négociateurs chevronnés pour éviter un conflit avec ses spécialistes. Par quelle logique boiteuse le gouvernement peut-il justifier un tel empressement et une telle générosité pour les uns et une telle mauvaise foi pingre pour les autres?
Lorsque le ministre Pierre Moreau a été nommé au Conseil du trésor, on aurait pu croire que le conflit des juristes de l'État aurait enfin toute l'attention que cette situation mérite.
Nenni! Au contraire, il n'a pas fallu longtemps avant d'entendre de sa part des commentaires qui laissent perplexes. «On ne fait pas la grève pour des principes», ont rapporté les journaux. Non? Monsieur Moreau aurait-il dû en aviser Aung San Suu Kyi ou Nelson Mandela ou encore Amnistie internationale qui lutte pour tous ces prisonniers d'opinion. Oui, on peut faire la grève et même plus pour une question de principe!
Il faut beaucoup de courage et de détermination aux juristes de l'État pour tenir le flambeau après quatre mois de grève. Ce n'est assurément pas par plaisir qu'ils se retrouvent dehors sous la neige, le froid, le vent, à faire le pied de grue devant les bureaux du ministre, à n'avoir aucun revenu et devoir supporter la pression économique et psychologique d'un tel conflit. Comme les travailleurs de l'amiante et d'autres avant eux, c'est par principe que les juristes de l'État font la grève.
Si les médecins ont la charge de la santé physique et mentale des citoyens de l'État, les juristes de l'État ont la charge de la santé démocratique de ce même État.
Le gouvernement refuse que ses juristes soient traités comme les procureurs aux poursuites criminelles et pénales. Pourtant, il n'y a aucune raison pour qu'il y ait deux classes d'avocats qui travaillent pour l'État, qu'il y ait deux classes de professionnels du droit. Doit-on en comprendre que le diplôme et le titre d'avocat et notaire vaut moins selon le ministère qui engage? Un diplôme de droit a-t-il moins de valeur quand ce n'est «qu'un» juriste qui pratique le droit? Une telle attitude envers les praticiens du droit est carrément insultante pour la communauté juridique et le Barreau devrait réagir très fortement face à un tel comportement discriminatoire. Un diplôme de droit est un diplôme de droit, que l'on soit avocat, notaire, juriste de l'État, procureur de la Couronne, commissaire, juge ou ministre du gouvernement.
Et si ce n'était pas suffisant, le gouvernement ajoute l'insulte à l'injure en déclarant le plus sérieusement du monde que les juristes de l'État ne comprennent pas les différences importantes apportées à chacune des propositions qui leur sont faites. Quand les juristes disent qu'ils n'ont reçu au final qu'une seule proposition de règlement, mais maquillée autrement, le ministre déclare avec conviction qu'il ne s'agit pas de la même proposition, mais de propositions différentes et bonifiées chaque fois. C'est révoltant!
Révoltant parce qu'une telle déclaration sous-entend que les juristes de l'État, ceux-là mêmes qui ont pour mission de conseiller et de représenter l'État, sont des incompétents! Si ceux et celles qui écrivent les lois, qui fournissent des opinions juridiques au gouvernement pour la bonne marche de l'État, ne sont pas capables de comprendre des offres de règlement, comment ces mêmes juristes peuvent-ils valablement être capables de travailler pour l'État? De quoi auront-ils l'air quand ce conflit sera terminé? Quel respect les tribunaux et les avocats adverses auront-ils pour eux lorsqu'ils plaideront? Si ces juristes sont trop incompétents pour comprendre de simples propositions de règlement, comment voulez-vous qu'ils soient habilités à comprendre une quelconque subtilité légale?
Une telle attitude du gouvernement envoie un très très mauvais message à la société, à tous ces citoyens qui comptent sur ces juristes pour défendre leurs droits contre un employeur abusif, contre un fraudeur, contre un pollueur qui contamine l'environnement, contre un policier «trop zélé» ou abusif lors d'une arrestation.
Les juristes de l'État ont entrepris des procédures pour faire respecter leurs droits à un traitement égal à celui des procureurs aux poursuites criminelles et pénales,  et à la même indépendance qu'eux dans l'exercice de leurs fonctions. Comme dit si bien le dicton : «si c'est bon pour Minou, c'est bon pour Pitou».
Leur réclamation devant les tribunaux devra non seulement porter sur cette iniquité discriminatoire de traitement, sur le non-respect extraordinaire de leurs droits prévus à la Loi sur les normes du travail que le gouvernement lui-même, leur employeur, a osé commettre à leurs égards, mais également sur cette grave atteinte à leur dignité de juristes compétents et à leur réputation professionnelle entachée, causée par les commentaires railleurs et le dénigrement dont ils font l'objet de la part de leur employeur.
Le comportement et les déclarations du gouvernement sont la démonstration d'un manque de respect total non seulement envers ses juristes, envers la profession du droit, mais aussi envers la population qui compte sur ces juristes pour faire valoir et défendre leurs droits. C'est carrément indigne d'un gouvernement responsable et, comme citoyenne, je m'attends à plus et à mieux de ceux qui me représentent.
Brigitte Émond, avocate de pratique privée, Québec