«Au-delà de leurs avantages récréotouristiques et bienfaits sur notre santé physique et psychologique, ces milieux [naturels] doivent être considérés comme une des pierres angulaires de la relance économique du Québec», indique l'auteur de cette lettre. 
«Au-delà de leurs avantages récréotouristiques et bienfaits sur notre santé physique et psychologique, ces milieux [naturels] doivent être considérés comme une des pierres angulaires de la relance économique du Québec», indique l'auteur de cette lettre. 

Les infrastructures naturelles, moteur économique et d’adaptation à la crise climatique

Jérôme Dupras
Professeur, Université du Québec en Outaouais
POINT DE VUE / Un nombre important de Québécois(e)s ont décidé de profiter des milieux naturels de la Belle province cet été. Après avoir été confinés plusieurs semaines durant, l’appel de la nature s’est fait ressentir chez plus d’un(e). Au-delà de leurs avantages récréotouristiques et bienfaits sur notre santé physique et psychologique, ces milieux doivent être considérés comme une des pierres angulaires de la relance économique du Québec. 

La pandémie a gravement secoué les systèmes en place et suscité d’importantes remises en question de nos priorités et façons de faire en tant que société. Malgré son importance, la crise sanitaire ne doit pas nous faire oublier l’urgence des crises climatique et de la biodiversité, dont les effets seront aussi, sinon plus graves, tant aux niveaux environnemental, humain qu’économique. 

C’est pourquoi nous devons impérativement profiter de la crise actuelle et de la réponse économique pour s’attaquer à la crise climatique. Investir dans les solutions basées sur la nature permettrait de tendre au respect des engagements du Québec dans le maintien de la biodiversité et des services rendus par la nature, ainsi que pour faire face aux crises écologiques. On doit aussi empêcher le développement économique réalisé au détriment de la nature et, au final, convaincre les gens qu’on y gagne!

En janvier dernier, quelques mois avant la crise de la COVID-19, le Forum économique mondial estimait que, pour une première fois dans l’histoire, les cinq principaux risques menaçant l’humanité et les systèmes économiques étaient d’origine environnementale. Il s’agit des phénomènes météorologiques extrêmes, l’échec de l’action climatique, les catastrophes naturelles, la perte de biodiversité et les catastrophes environnementales causées par l’être humain. Les crues importantes au Québec, les puissants ouragans dans les Caraïbes, les feux de forêt plus fréquents en zone boréale et les grandes sécheresses en Californie, sont autant d’exemples d’événements causant des dégâts coûteux aux plans économiques, sociaux et environnementaux.

L’une des meilleures solutions pour lutter et s’adapter aux changements environnementaux réside dans la conservation et le développement des infrastructures naturelles. Pensons aux milieux humides qui préviennent les inondations ou la canopée urbaine qui prévient les îlots de chaleur. 

Un des grands avantages des infrastructures naturelles est qu’en plus de viser un objectif précis (e.g. la séquestration de carbone par une forêt), elles génèrent des co-bénéfices (e.g. habitats pour protéger la biodiversité, potentiel récréotouristique, approvisionnement en eau). À titre d’exemple, les tourbières du Québec stockent à elles seules 11 gigatonnes de carbone, soit 500 fois plus que les émissions annuelles de CO2 au Québec. Elles représentent une arme précieuse dans la lutte aux changements climatiques.

Le financement des solutions naturelles doit donc être augmenté et accessible rapidement aux municipalités, MRC, organismes de conservation et propriétaires de boisés. De nombreuses études montrent le retour sur investissement important du financement des infrastructures naturelles. À titre d’exemple, selon la Banque TD, pour chaque dollar investi dans les forêts urbaines de grandes villes au Canada, on en retire entre 2 et 12 $ en termes de prévention de coûts de santé, de climatisation, de gestion du carbone et des surverses d’égouts. Il devient ainsi impératif d’investir massivement dans des mesures structurantes en matière d’aménagement et de protection du territoire. Voici des exemples :

Accélérer le développement du réseau d’aires protégées privées et publiques

Cette solution passe notamment par la mise en place de mesures permettant l’atteinte des objectifs de protection des aires protégées de 17 % d’ici 2020 et de 30 % d’ici 2030, la restauration des milieux naturels dégradés, la planification de la conservation dans les schémas d’aménagement et l’implication active des organismes de conservation dans la lutte et l’adaptation aux changements climatiques. 

Développer les infrastructures naturelles en milieux urbains

Les infrastructures naturelles sont efficaces pour atténuer les impacts des catastrophes naturelles et améliorent la qualité de l’environnement urbain, la qualité de vie des citoyens et la santé publique. La création d’un fonds pour l’acquisition et la restauration des infrastructures naturelles, l’investissement dans le verdissement et le développement de cadres légaux et règlementaires favorisant ces infrastructures s’avèrent donc incontournables. 

Favoriser la connectivité écologique

La connectivité écologique représente la capacité des espèces fauniques et floristiques à circuler dans l’espace. Cette caractéristique du territoire est essentielle pour optimiser les bénéfices issus de la nature, l’adaptation aux changements climatiques et la résilience de la biodiversité. Le plan de relance devrait ainsi prévoir le financement de pratiques agroenvironnementales, de foresterie durable et de verdissement urbain pouvant améliorer la connectivité écologique et la soutenir par une politique d’aménagement du territoire.

Maximiser la séquestration et le stockage du carbone forestier

Des solutions telles que le financement massif de plantation d’arbres d’espèces diversifiées et bien adaptées aux menaces actuelles et futures, le développement d’un protocole pour reconnaître les crédits de carbone forestier dans le mécanisme de marché du carbone du Québec, et la valorisation du potentiel de séquestration des sites industriels et miniers, sont autant de mesures qui permettraient de réduire nos émissions de GES. 

Les coûts directs liés à la dégradation environnementale et aux changements climatiques sont déjà estimés à plusieurs centaines de millions de dollars pour le Gouvernement du Québec, notamment via les dépenses liées aux événements extrêmes (inondations, feux de forêt), la lutte aux espèces envahissantes, la stabilisation des berges, la réfection ou reconstruction d’infrastructures, tels des digues et barrages, et la lutte et l’adaptation aux changements climatiques.

Des études réalisées au Québec et dans le monde montrent clairement que le recours aux infrastructures naturelles est l’une des solutions les plus efficaces pour améliorer la résilience environnementale et la rentabilité économique, tout en bénéficiant d’une forte acceptabilité sociale. Nous aurions tout intérêt à considérer l’investissement massif dans la protection et la restauration d’infrastructures naturelles comme un aspect prioritaire du plan de relance du Québec. C’est maintenant ou jamais!

*10e d’une série de 13 articles sur les «101 idées pour la relance»

Jérôme Dupras est membre Des Universitaires