Les élèves «réussissent» quoi au juste?

Depuis des années, on se gargarise que la réussite des élèves québécois est en constante progression. Mais voilà que le ministre de l'Éducation semble découvrir, avec étonnement, comment on s'y prend parfois pour assurer cette réussite au Québec: taux de diplomation incluant des parcours de formation n'ayant rien à voir avec un diplôme d'études secondaire (DES), modification des notes de certains élèves sans l'approbation de leurs enseignants, note de passage attribuée à des élèves en échec avec 58 ou 59 %, etc.
Alors que nous sommes à quelques jours de l'épreuve finale de cinquième secondaire en écriture, M. Proulx verra sûrement aussi comment on peut réussir son cours de français sans pour autant véritablement maitriser la grammaire qui régit cette langue.
Les examens de grammaire au pilori
Un premier élément important pour comprendre cette situation est que, de plus en plus, des enseignants se font suggérer de ne pas évaluer la grammaire sous la forme d'examens standards. Ce type d'évaluation ne répondrait pas aux compétences expressément mesurées par le programme en français: la maitrise de la grammaire devrait uniquement être évaluée en contexte, c'est-à-dire lors de la rédaction d'un texte. 
Avec ce type d'évaluation, on le verra, il est parfois bien difficile pour un enseignant de vérifier systématiquement si un élève maitrise l'ensemble des règles abordées en classe.
Des examens d'écriture peu mobilisateurs
Il faut effectivement savoir que les examens de français écrit - à chaque niveau - ne nécessitent pas la mobilisation d'un nombre important de connaissances grammaticales, contrairement à ce que l'on peut penser et à ce que certains affirment. En effet, il existe peu d'exigences officielles quant au réinvestissement des notions grammaticales vues en classe dans ces examens. Un élève peut donc réussir l'épreuve écrite finale de cinquième secondaire en s'en tenant à ce qu'il connait et non pas à tout ce l'on affirme qu'il doit maitriser. Par exemple, un jeune éprouvant des difficultés mais débrouillard - bien qu'il ait accès à un dictionnaire et une grammaire durant l'épreuve - évitera d'employer des adjectifs de couleur, des participes passés complexes, etc., s'il n'est pas certain de bien les écrire.
Alors qu'il est impossible pour un élève de réussir un examen de mathématique ou de chimie de cinquième secondaire sans faire appel aux connaissances qu'il a vues au cours de la dernière année de son parcours scolaire avant le cégep, en français, un élève n'ayant qu'une bonne maitrise des règles de grammaire vues au primaire pourra néanmoins réussir l'examen ministériel final en écriture. Enseignant de français de première secondaire, je peux déjà facilement «prédire» qui de mes élèves réussira l'examen d'écriture final dans cinq ans. Et je ne suis pas le seul à en être capable.
Une correction permissive
Un autre élément qui explique pourquoi les élèves n'ont pas à bien maitriser la grammaire française est bien sûr que la grille de correction de l'examen final d'écriture est très permissive en ce qui a trait à la maîtrise de la langue. On leur transmet alors le message erroné qu'ils sont compétents. Et cela est aussi valide pour les grilles des autres niveaux qui s'apparentent à celle-ci.
Par exemple, dans cette grille, le critère «respect des normes relatives à l'orthographe d'usage et à l'orthographe grammaticale» ne représente que 20 % de la note totale de l'examen, alors que celui concernant la syntaxe et la ponctuation en vaut 25. De plus, une erreur n'entraine pas automatiquement la perte d'un point. Ainsi, un élève ayant commis 13 fautes ne perdra en réalité que 7 points sur 20. Dans les faits, en cinquième secondaire, dans un texte de 500 mots, pour être recalé, un élève devra avoir commis 35 erreurs ou plus en ce qui a trait à l'orthographe d'usage et à l'orthographe grammaticale, soit une faute aux 14 mots. La situation est encore plus permissive aux autres niveaux, puisqu'aucun seuil minimum de maitrise de la grammaire n'est prescrit.
Enfin, dernier point important, depuis 2004, le résultat obtenu par un finissant en écriture durant l'année scolaire auprès de son enseignant ne peut être inférieur à la note de l'examen final d'écriture. Celui-ci sera alors ajusté à la hausse, le ministère de l'Éducation estimant qu'une note supérieure obtenue à l'examen final d'écriture fait foi de la valeur réelle du jeune. Peu importe que le jeune n'ait rien fait de l'année, peu importe que cet examen ne mobilise pas un ensemble important de connaissances grammaticales, peu importe que la correction de ce dernier soit généreuse.
La grammaire: une partie minime de la note globale
En français, si l'on regarde de plus près, on constate que la maitrise de la grammaire ne vaut que 20 % de la compétence Écriture qui, elle, vaut 50 % de la note globale de l'élève. Cela revient donc à dire que la maitrise grammaticale ne représente environ que 10 % du résultat global d'un jeune. L'élève peut donc avoir 0 sur 10 en grammaire, faire une faute aux 15 mots et malgré tout réussir son cours avec un résultat honorable.
Si rien de cette situation ne change, il est évident que les jeunes continueront à avoir une maitrise «fragile» des règles grammaticales et une perception surévaluée d'eux-mêmes. La raison en est que l'évaluation de la grammaire n'est généralement pas effectuée de façon systématique durant leur parcours scolaire, et que la part accordée à celle-ci dans l'évaluation est minime.
Dans les faits, on comprend que la maitrise de la grammaire à l'école au Québec n'est pas si importante. Les élèves réussissent, mais que réussissent-ils vraiment? Le plus tragique dans tout cela demeure que bien des élèves ne sont pas dupes des beaux discours qu'ils entendent, et ont compris qu'ils peuvent réussir leur cours de français sans savoir bien écrire.
Luc Papineau, enseignant et co-auteur du Grand Mensonge de l'éducation, L'Assomption