Les chefs et le premier débat : une étape cruciale

Jeudi prochain, les Québécois auront une première véritable occasion dans cette élection de voir les quatre principaux dirigeants s'affronter lors d’un débat. Depuis la Fête du travail, nous sommes vraiment entrés dans la deuxième phase de la campagne. Après les premières confrontations autour des candidats-problèmes, les chefs et leurs candidats commencent en effet à discuter des vrais enjeux.

Même si le débat des chefs est utile pour mettre en valeur certains engagements susceptibles de séduire une nouvelle partie de l’électorat, c’est aussi un moment crucial au plan stratégique. Chaque chef s’y amène donc avec un plan d’attaque et de contre-attaque à l’égard de chacun de ses vis-à-vis.

Pour tenter de dresser les scénarios les plus probables, il faut commencer par aborder le facteur le plus important, soit l'éléphant dans la pièce ! Depuis le début des sondages de Recherche Mainstreet, 72% des Québécois disent qu'ils veulent un changement de gouvernement. Cela laisse 28% d’électeurs qui ne sont pas motivés par ce désir prépondérant. Ce n'est donc pas un hasard si ça correspond plus ou moins au pourcentage des intentions de vote que récoltent les libéraux jusqu’ici. En d'autres termes, les trois autres partis se disputent ces 72%.

Compte tenu que, cette fois, la question de la souveraineté n’est pas vraiment au menu dans cette campagne, de nombreux électeurs des deux côtés de la question nationale se sentent libres de chercher une alternative à leur vote traditionnel.

Voyons dans ce contexte les défis que chaque leader aura à relever pour réussir son débat des chefs:

Philippe Couillard tentera de défendre le bilan de son gouvernement sur des questions-clés telles que la santé et l’économie, tout en essayant de présenter le « renouvellement » au sein de ses troupes comme un réel signe de changement. Il doit en effet convaincre les Québécois qu'il y a suffisamment de nouveaux visages dans son équipe pour pouvoir parler d’un « autre » gouvernement, même si c’est encore lui qui continue d’assumer la fonction de premier ministre.

François Legault a déjà commencé à se présenter comme la meilleure alternative au gouvernement libéral et à se définir comme le véritable agent de changement dans cette élection. Il doit, lui, convaincre les Québécois que la CAQ a les meilleures chances de mettre fin aux 15 ans de gouvernement libéral, tout en démontrant que son parti est prêt à constituer un gouvernement majoritaire crédible grâce à des candidats de fort calibre. Il doit en fait convaincre les électeurs fédéralistes qui en ont assez de voter pour les libéraux depuis une génération et qui accordent actuellement une crédibilité à sa formation, que sa Coalition est bel et bien l’option de remplacement recherchée. En même temps, il doit rallier les nationalistes convaincus, eux-mêmes potentiellement fatigués du PQ et de la souveraineté, que son parti va suffisamment défendre les intérêts du Québec pour les satisfaire. Il a parcouru ce chemin étroit pendant un moment maintenant, mais c'est la première fois qu'il doit le faire alors qu’il peut sérieusement croire à ses chances de devenir premier ministre.

Dans le contexte difficile qui est celui du PQ, le premier défi de Jean-François Lisée est de regagner suffisamment de voix et donc suffisamment de circonscriptions pour demeurer un parti officiel à l’Assemblée nationale. S'il réussit à offrir lors de ce premier débat une performance aussi solide que remarquée, il pourra alors commencer à réfléchir à la meilleure approche pour aller puiser dans les intentions de vote de la CAQ et pour reconstruire le Parti québécois et en faire une force susceptible de former un gouvernement. Évidemment, compte tenu de son statut actuel dans les sondages, M. Lisée est forcé de réussir la première partie de son défi et ainsi sortir le PQ de sa zone dangereuse avant de passer au second qui va très vraisemblablement devoir se réaliser après les élections. Il doit également faire la démonstration que le Parti québécois reste la principale force souverainiste au Québec.

Manon Massé et Québec Solidaire poursuivent leurs efforts pour être reconnus comme la force montante sur la scène politique, comme la véritable alternative au PQ et comme une équipe qui peut un jour aspirer à former le gouvernement. Sur ce dernier plan, ça n'arrivera pas dans cette élection-ci évidemment. Bien que QS ait obtenu un soutien surprenant et croissant de la part d'électeurs plus progressistes, en particulier chez les jeunes de moins de 35 ans, le défi de sa porte-parole consistera à aller au-delà de cette portion de l’électorat et à gagner du soutien parmi les électeurs âgés de 36 à 64 ans où leurs appuis sont beaucoup plus faibles. Ce qui est encore plus vrai si on regarde du côté des personnes âgées. Enfin, Mme Massé doit démontrer que QS peut obtenir du soutien en dehors de l’île de Montréal. Pour ce faire, elle doit aborder des thématiques qui concernent plus spécifiquement les régions.

En conclusion, si nous examinons deux précédents récents et similaires en politique canadienne, soit l’Alberta en 2014 et soit les élections fédérales en 2015, dans les deux cas, la population souhaitait du changement avant tout. En fin de compte, les électeurs ont, lors de ces deux occasions, voté pour le parti qu'ils ont estimé avoir les meilleures chances de battre le gouvernement en place. Dans les deux cas, il y a eu un énorme bloc d'électeurs au milieu de deux options distinctes qui s’est déplacé pour actualiser de manière tangible cette volonté de changer l’équipe dirigeante.

Les Québécois se retrouvent en quelque sorte devant un choix du même genre. De là, l’importance de la campagne en cours pour chaque parti impliqué. Où les Québécois vont-ils trouver le renouveau qu’ils recherchent. Pour l’instant, c’est la CAQ qui l’incarne selon les enquêtes d’opinion. Mais on le sait, un événement spécial comme un débat des chefs peut consolider des acquis ou les effriter. Les enjeux sont très élevés. Comme l'a fait Mme Notley en Alberta et comme l'a fait M. Trudeau en 2015, chaque chef doit réussir à dépasser les attentes et ainsi potentiellement prendre le contrôle de la dynamique de la campagne dans cette deuxième phase cruciale. Bon débat!

Steve Pinkus est vice-président de la firme de sondage Recherche Mainstreet.