Louis-Guy Lemieux, ici en 2006

Les billets doux d’un amant

L’âme d’une ville se construit avant tout par ses poètes, ses artistes et ses passionnés qui expriment leurs émotions dans des formes touchantes, textes émouvants, œuvres d’art saisissantes et lectures photographiques expressives. Québec la belle vient de perdre un des ses chantres parmi les plus convaincus et les plus convaincants de son histoire. Louis-Guy Lemieux, journaliste au Soleil pendant près de 40 ans, nous a quittés laissant en héritage dans nos mémoires ses calepins de notes bien noircis sur la Cité de Champlain. Après trois ans de chroniques fort suivies au Soleil, il publiait en 1994 Un amour de ville Une chronique de Québec un petit chef-d’œuvre dans le genre regroupant ses coups de cœur pour une ville sans pareille. Il me réserva l’honneur d’en signer la première préface.

On s’était connu dans le célèbre dossier Alumax où le Port de Québec ne voulait rien de moins qu’implanter un terminal d’aluminerie à l’Anse-aux-Foulons au plus grand désarroi de tout le monde. J’avais pris la tête de l’opposition, au nom du GIRAM. Le journaliste nous avait donné tout l’oxygène attendu. 

À l’époque, le grand quotidien de Québec s’était fait un devoir de bien couvrir le caractère historique de notre capitale nationale avec une Monique Duval qui savait bien utiliser la méthode historique et les archives pour nous rappeler notre provenance et stimuler notre fierté. Le métier de journaliste n’est jamais très loin de celui de l’historien par ses procédés de recherche et d’enquête. Louis-Guy, assumant la relève, y ajouta sa personnalité et ses fines observations de terrain pour nous séduire par ses promenades dans l’espace urbain et dans le temps. Ses papiers sont devenus les chroniques d’une ville avec un cœur qui bat et qu’on écoute, des billets doux sur une portée de musique historique. 

Avec lui, on découvre que notre capitale porte une odeur particulière, cache mille paysages de toutes les dimensions, du panorama à couper le souffle aux ruelles agitées du quartier Montcalm, son quartier, ou au Jardin Jeanne d’Arc en bordure des célèbres plaines. Québec c’est aussi l’envolée des Angelus de Notre-Dame le midi, coupée par le coup de canon de la Citadelle qui fait vibrer le cap, the cape.   Québec demeure une ville de pierre, la résistance à toute menace, le dernier Rampart qu’on peut toucher, mais elle incarne également la douceur de vivre en français. Jamais personne n’a livré Québec avec autant d’émotion, d’une plume alerte, car son auteur demeure un conteur intarissable.

Depuis son enfance, Louis-Guy Lemieux habite fort la ville de Québec. Dans l’effervescence des années soixante — il était à Paris en mai 68 — dans l’agitation stimulante des années 70 et 80, l’étudiant, le journaliste, le poète curieux et engagé partage activement ses jours et une bonne partie de ses nuits dans le rajeunissement enraciné de la cité fortifiée. Cafés, boites à chanson, et bars servent à tous les questionnements et à toutes les remises en questions. Le Chantauteuil, Chez Temporel, Le Figaro, Georges Grill, le Chava-Chava, le Café Beaudelaire, La Bohême… un temps de la bohème où pousseront plusieurs fleurs de macadam. Louis-Guy observe et note.

Et dans ses chroniques, il saluera généreusement ses amis et les gens qu’il admire, Pierre Morency, Claude Galarneau et d’autres. Il n’oubliera pas de gronder les grands écarts de certains. L’homme en était un de puissant caractère, portant toujours un point de vue original. Il faut relire Un amour de ville, une de ses quatre publications dont Le roman du Soleil. Un journal dans son siècle publié à l’occasion du centenaire du quotidien qu’il bâtit en consultant tout le monde dont l’ami Jean-Marie Lebel. Louis-Guy Lemieux était un homme entier et fidèle dans ses amitiés. J’ai retrouvé dans ma bibliothèque la copie de son livre unique sur la capitale lancé le 3 mars 1994 devant un parterre rempli à pleine capacité dans le grand hall du Musée de la civilisation. Il termine sa dédicace en me jurant son éternel amour pour mon humble contribution dans la fabrication de cet ouvrage. Toute mon amitié pour la vie. Je t’aime. 

Louis-Guy Lemieux ne laissait personne indifférent. Ce passionné de Québec a vécu fort. La ville de Québec était parmi ses grandes amours. Et comme chacun pour sa belle ou chacune pour son beau, il nous en a parlé avec plaisir, inquiétude et tristesse, mais toujours avec bonheur. La ville de Québec lui doit un rappel dans nos mémoires, pour la suite du monde.

À Marise son éternel amour, à sa famille, à ses collègues et amis j’offre mes plus sincères condoléances. Avec l’espoir que d’autres suivront sa trace.

Michel Lessard, Lévis