Les bienfaits de l’humilité

Luc Audebrand, Ph.D.
Luc Audebrand, Ph.D.
Professeur titulaire, Faculté des sciences de l’administration, Université Laval
POINT DE VUE / Parmi les valeurs collectives qui doivent émerger de cette pandémie de COVID-19, nulle ne m’apparaît plus importante que l’humilité. Dans le cadre de mes recherches sur le management responsable, j’ai observé que l’humilité s’immisçait de plus en plus dans les réflexions et les pratiques, apportant avec elle des bienfaits sur les relations interpersonnelles, le leadership en entreprise et notre rapport à la nature. Elle s’oppose au narcissisme et contrebalance certaines tendances de la société contemporaine qui sont à la source de la crise actuelle.

Il faut d’abord se défaire de la vision répandue de l’humilité, souvent perçue comme une faiblesse. Être humble ne renvoie pas au fait d’avoir une faible estime de soi, un manque d’ambition, de déprécier ses capacités ou d’accepter ses limites de façon contrite. Au contraire, cela implique de faire preuve de compassion pour soi, d’apprendre à s’aimer tel que l’on est, sans chercher à se survaloriser ni à déprécier ses qualités et ses réalisations. Pour Emmanuel Kant, il s’agit d’une des vertus centrales de la vie permettant à toute personne de construire sa moralité.

Alors, qu’est-ce que l’humilité? Elle correspond à une évaluation juste de soi (incluant la prise de conscience de ses propres limites), une présentation de soi modeste (sans exagérer ni amoindrir ses capacités ou ses réalisations) et une posture interpersonnelle orientée vers l’autre. Elle est associée à cinq caractéristiques principales : une identité bien assumée, une évaluation équilibrée des forces et des faiblesses de chacun (incluant les siennes), une ouverture à de nouvelles informations sur soi-même et le monde, un accent mis sur les autres plutôt que sur soi, ainsi que la conviction que les autres sont aussi méritants que soi.

Dans le milieu des affaires, les réflexions sur l’humilité se sont développées à la suite des scandales financiers qui ont fait les manchettes au début des années 2000. Les manœuvres financières frauduleuses de certains dirigeants d’entreprises témoignent d’un mépris flagrant pour autrui. Leur démesure et leur arrogance ont conduit à une crise du leadership. Aujourd’hui, l’humilité est considérée comme une caractéristique fondamentale du leadership. Un leader humble reconnaît le travail des autres et manifeste une sincère gratitude pour l’aide reçue et les efforts déployés par ses collaborateurs. 

L’humilité a également un rôle important à jouer dans la transformation sociale et écologique de l’économie. Afin de réduire les effets néfastes des activités humaines sur la biosphère, la conception mécanique de la nature et le fantasme de sa soumission totale aux diktats de l’espèce humaine doivent céder leur place à une conception d’une Terre vivante. Un rapport plus humble à la nature implique d’exercer moins de pression sur elle et de montrer de la gratitude pour ce que la Terre nous offre. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le mot humilité est un emprunt au latin classique humilitas («fait d’être près de la terre»).

Heureusement, des initiatives de plus en plus populaires, dont la frugalité, la simplicité volontaire, l’économie circulaire et la décroissance conviviale, s’inscrivent en cohérence avec la vision qui consiste à redonner à l’espèce humaine sa juste place dans l’écosystème terrestre et contribuent à mettre en œuvre cette vision. Qu’elles l’affichent ou non, toutes ces initiatives émanent de cette valeur charnière qu’est l’humilité. Bien que cette valeur ne puisse se propager aussi vite que le coronavirus, ses racines sont suffisamment fortes pour que ces initiatives s’épanouissent et se multiplient.