Les avocats, cordonniers mal chaussés?

Des avocats dirigent les plus grandes sociétés publiques et privées, occupent d'importants ministères, défendent et conseillent des milliers de clients chaque année dans la gestion de leurs affaires. Pourtant, ils acceptent avec une étonnante résignation de verser chaque année quelque 3000 $ au Barreau du Québec en cotisation et primes d'assurance, conditions essentielles à leur droit de pratiquer.
Il est temps que les plus lucides, parmi les 26 000 avocats, investissent le conseil d'administration du Barreau en présentant leur candidature en vue des élections qui se tiendront le 2 mai prochain. Les candidats n'ont que trois conditions à remplir: être avocate ou avocat en règle, regrouper 30 signatures parmi leurs collègues et déposer leur bulletin de candidature d'ici le 28 mars.
Le Barreau n'est plus l'ombre de ce qu'il était jadis, une institution influente dans la promotion de la justice et impliquée énergiquement dans les grands débats sociaux. On l'a vu anémique dans la foulée de l'arrêt Jordan qui permet à des centaines de criminels d'être libérés sans procès, devant l'allongement inacceptable des délais de cour et pendant la grève des juristes de l'État qui, faute d'appui bien senti de la bâtonnière Claudia Prémont, ont été livrés poings liés au mépris d'une loi spéciale.
La gestion des administrateurs actuels du Barreau est également lamentable. Entre autres inepties, ils ont porté le salaire annuel de la bâtonnière à 314 100 $ alors qu'ils avaient promis en 2015 de le diminuer de 39 % (à 189 000 $), en accord avec la volonté démocratique des membres lorsque Me Lu Chan Khuong, forte de cet engagement, était élue avec un score de 64 %. En reniant cet engagement pourtant clair, les administrateurs ont approuvé le rapport bâclé et incomplet du Comité de la rémunération du poste de bâtonnier d'octobre 2016, un document anémique, pondu dans la précipitation sans le soutien d'experts en rémunération.
Les membres du comité y concèdent, en vain, avoir souhaité que leur rapport «soit suffisamment détaillé afin de bien comparer et analyser la rémunération globale de la fonction de bâtonnier et des autres postes comparatifs utilisés» tout en déplorant que «dans le temps qui [...] était imparti, le Comité n'a pu recueillir les données nécessaires pour se rendre aussi loin qu'il l'aurait souhaité». Le seul fait que les administrateurs du Barreau aient consenti une augmentation dans un tel contexte en dit long sur la médiocrité de leur gestion.
Aux élections de mai prochain, six postes d'administrateurs seront soumis au vote des avocats, soit deux à Québec, deux à Montréal, un à Laval et un autre en Abitibi. Particulièrement à Québec, je souhaite que l'administratrice Nathalie Vaillant, qui a servilement voté pour une telle augmentation et qui sollicite un nouveau mandat, soit battue par un nouveau candidat plus compétent et plus respectueux des membres. Les avocats québécois méritent mieux qu'une poignée de mégalomanes pour gérer les 44 millions $ qu'ils envoient chaque année au Barreau.
Marc Bellemare, avocat et conjoint de Me Lu Chan Khuong, Québec