Les aînés de mon enfance

Dans mes lettres d’opinions, j’ai peu abordé le sujet des aînés, pourtant dans l’air du temps. Suite au décès de Mme Hélène Rowley-Hotte, veuve d’acteur et mère de politicien, je veux vous raconter le calvaire de mon grand-père paternel, décédé en 1983… fin différente de celle de la célèbre disparue, comme vous le constaterez dans ce qui suit!

En 1973, son corps usé le faisait déjà souffrir. C’était une autre époque, celle où les vieux conjoints prenaient soin de l’autre moitié à la maison. Dans mon cas, ma grand-mère – la deuxième femme de mon grand-père – s’était chargée de cette tâche. Pas facile d’aider cet ex-employé de la papeterie Reed, devenue maintenant White & Birch, à se lever de son lit et de son siège, autant le fauteuil de son salon que la chaise de la salle à manger. Et ce, quotidiennement!

Pendant dix ans, le patriarche semblait malheureux comme les pierres du chemin, privé de son autonomie, de sa liberté et, conséquemment, de sa dignité et de sa fierté de gars. Dépendre de son épouse pour tous ses besoins, qui l’eut cru possible? Hélas, sa santé et son âge le lui imposaient. Même qu’à tous les Jours de l’An, descendre au sous-sol pour souper avec la parenté était une véritable aventure pour lui. C’est vous dire!

Tellement que grand-mère se surprenait souvent à prier muettement le Ciel qu’on vienne chercher son mari, vite fait, pour lui épargner moult souffrances du genre. On ne l’en aurait pas blâmé. Pas qu’elle voulait s’en défaire, que non! Mais parce que c’était de plus en plus pénible. Pour lui, comme pour tout le monde. Sauf que la mentalité de ces années-là commandait d’aimer et de chérir, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ce que la mort sépare les mariés.

Et Dieu sait si mes grands-parents s’aimaient, au point que la partie féminine du ménage sacrifiait son indépendance pour subvenir aux nécessités de tous les instants de son homme en fin de vie. Dix ans à s’occuper de lui, sans recourir à un préposé, ni songer à le placer en résidence, dans un foyer ou un hospice – terme un peu grossier, mais coutumier de ce temps-là. Non. Que de l’amour inconditionnel à donner à l’intérieur du couple!

Cette décennie de supplice s’est achevée à la fin août 1983. Trente ans après, mon père est allé le rejoindre sous la même pierre tombale, où leurs cendres se côtoient dorénavant. Mon concepteur non plus ne voulait rien savoir d’être placé, malgré son cancer. Toutefois, il aura dû se rendre à l’évidence: ce diagnostic terminal aura nécessité une chambre dans un CHSLD, jusqu’à son dernier soupir.

Depuis mon enfance passée à connaître mon grand-père en jasant avec lui quand mes parents m’emmenaient le voir à son domicile – il en avait bien besoin, la télé ne pouvant plus le distraire à la longue -, les temps ont changé. Et quand j’entends ce qui se passe avec les aînés du Québec, je ne peux m’empêcher de penser à Bernadin et Marcel Vigneault, mon grand-père et mon père d’autres temps et d’autres mœurs.

Ils étaient les aînés de mon enfance.


Luc J. Vigneault

Québec