Roméo Dallaire

L'envers du décor

J'ai assisté à la conférence de Roméo Dallaire le 22 mai 2014 au PEPS de l'Université Laval, et en suis sortie pleine d'émotions contradictoires.
J'ai assisté à la conférence de Roméo Dallaire le 22 mai 2014 au PEPS de l'Université Laval, et en suis sortie pleine d'émotions contradictoires.
D'une part, le vécu de M. Dallaire et les témoignages de M. Butera et de M. Bosco sont venus chercher au fond de moi un sentiment d'impuissance mêlé à de l'admiration et à de la détermination. Ayant effectué un premier baccalauréat en affaires publiques et relations internationales, j'ai rapidement été désillusionnée par l'envers du décor de l'ONU, et ce génocide est un des tristement trop nombreux exemples des importantes lacunes de cette machine administrative. J'avais arrêté de croire que la destruction de l'humanité par l'humanité pouvait être stoppée étant donné que des vies humaines ne présentent aucun intérêt économique et énergétique pour les grandes puissances siégeant au Conseil de sécurité. Et finalement, mon sentiment d'impuissance relativement à toutes les injustices commises quotidiennement dans le monde s'est vu réduit lorsque j'ai décidé de refaire un baccalauréat en droit cette fois-ci, animée d'une volonté d'agir et de moyens d'action qui, comme le mentionnait M. Dallaire, existent, mais doivent être appliqués et respectés. En effet, j'ai pu rencontrer des personnes déterminées à aller jusqu'au bout de la lutte contre l'impunité, que ce soit des juristes de juridictions nationales ou internationales. Ces personnes passionnées m'ont transmis leur flamme et leur engagement, et des allocutions telles que celles de Roméo Dallaire sont d'une puissance encourageante incroyable. Ces personnes ne sont pas en quête de vengeance, mais en quête de vérité, car la reconstruction des victimes ne passe pas par la vengeance, mais par la compréhension et les excuses afin de retrouver le goût de la vie. C'est d'ailleurs le passage le plus poignant que je retiens du témoignage de M. Butera lorsque sa mère lui a conseillé de donner ce qui lui avait été nié, une enfance. Bref, une partie de moi-même est ressortie de cette salle avec une passion ravivée pour les droits de l'homme. Je sens enfin un vent d'espoir pour les générations futures si chacun y met du sien à son niveau, et une détermination sans borne pour l'action communautaire, humanitaire, politique et juridique m'habite maintenant.
D'autre part, je suis sortie de cette conférence avec un sentiment de dégoût, de tristesse et de découragement à l'égard de la majorité des personnes présentes dans la salle. S'il est déjà fort impoli d'arriver en retard à ce genre d'évènement commémoratif et solennel, il est d'une insolence rare de partir massivement avant la fin... J'ai été plus que déçue de constater que la majorité de la salle n'a même pas porté attention aux discours de deux jeunes adolescentes qui ont bravé leur peur de parler en public pour s'affirmer devant des tribunes qui se vidaient. J'ai été dégoûtée de constater que la majorité des personnes présentes se désintéressaient totalement des actions communautaires qui les touchent de près, car c'est tout de suite moins exotique que l'action humanitaire. J'ai été outrée par le côté protocolaire de nos ministres et de notre recteur qui s'autocongratulent à outrance et partent en douce afin de ne pas être confrontés sur des questions de leadership.
Quelle morale peut-on retenir de cette conférence? Oui, on peut se répéter «plus jamais». Mais après? Qu'est-on prêts à faire pour changer les choses, pour bouger les lignes?
Le but de cette conférence était certes de commémorer le génocide rwandais, mais également de lever des fonds pour aider des jeunes de notre région. Or, l'article du 22 mai «Roméo Dallaire : du "sang sur les mains de toute l'humanité"» n'y fait pas référence. À croire qu'aucune leçon n'a été retenue. Que l'histoire est vouée à se répéter. La place accordée dans votre tribune était certainement limitée comme celle du temps d'antenne de Radio-Canada lors du génocide. Les danses rwandaises sont passées sous silence. Le discours de M. Bosco est passé sous silence. L'allocution sur la Fondation Roméo Dallaire est passée sous silence. La vocation de son programme «jeunes leaders» est passée sous silence.
Or, s'il y a bien une valeur clé de M. Dallaire qui m'a marquée le 22 mai, c'est celle de son vidéoclip en début de conférence concernant le fait d'en aider «au moins un». Sauver au moins un Rwandais. Aider au moins un Québécois défavorisé. La moindre des choses aurait, à mon avis, été d'encourager ses efforts en mentionnant et diffusant largement par le biais de votre article la mission de sa Fondation et son importance pour nos jeunes. Car ils sont la relève de demain. Le statut social au sein de notre société ne doit pas jouer sur notre humanité : nous sommes tous humains! Et les deux jeunes filles issues du programme «Jeunes leaders» que nous avons pu voir sur scène ce soir-là ont de quoi être fières, elles étaient admirables et courageuses. Mais ça, a priori, ça n'était pas assez important ou sensationnel pour être mentionné dans votre article.
Oui, le Canada garde les bras croisés devant ce qui se passe en Centrafrique (et en Syrie, et au Brésil, et en Ukraine, etc.). Mais les Québécois ferment les yeux sur ce qui se passe au coin de leur rue. Oui, Ottawa est irresponsable sur la scène internationale. Mais les Québécois sont hypocritement incohérents en assistant à une telle conférence, applaudissant et versant une larme lors de l'évocation de souvenirs douloureux, mais en quittant la salle plus tôt dès lors que l'on ne parle plus de l'Afrique. En effet oui, une grande partie des Québécois que j'ai pu voir ce soir-là peuvent à mon avis être qualifiés d'égoïstes. Et j'en suis fort attristée.
Si j'ai, pour la première fois, décidé de réagir à un article, c'est parce que M. Dallaire a parfaitement raison lorsqu'il dit que nous avons des politiques qui gèrent des problèmes, mais que nous n'avons pas d'hommes d'État qui règlent des problèmes. Et le départ en douce de nos chers ministres a, à cet effet, rendu ces propos criants de vérité.
Il a également raison lorsqu'il soutient que l'inaction est une action. Selon les choix éditoriaux qui ont été faits dans votre article, à savoir de passer sous silence l'importance de la Fondation Roméo Dallaire, j'ai pu constater, avec amertume et tristesse, que mes émotions de la veille venaient d'être confirmées.
Le lendemain matin, en ouvrant Le Soleil, j'ai eu mal. Mal parce que le monde n'est pas près de changer, car nos sociétés ne sont pas poussées à changer. La petite fille en moi ose encore rêver à de grands idéaux de paix et de justice dans le monde. Si seulement les mentalités pouvaient évoluer, si seulement vous pouviez montrer l'exemple dans vos articles vous qui avez la parole et la visibilité, si seulement l'histoire pouvait ne pas se répéter grâce à des leçons et morales retenues lors de conférences telles que celle du 22 mai.
Je terminerais sur cette phrase de clôture de M. Bosco qui disait : «On ne peut pas changer le passé, mais on peut soutenir le présent, on doit dénoncer l'inaction des décideurs.» Et les décideurs, c'est nous.
Aurore Le Roy, Québec