L’éléphant dans le pré

POINT DE VUE / Ces derniers temps, les enjeux agricoles ont enfin fait surface: le danger des pesticides et d’une agriculture intensive pour l’environnement et la santé, le contrôle de la recherche en agriculture par l’industrie et les syndicats agricoles, la démission du ministère de l’Agriculture face à l’UPA (Union des producteurs agricoles) dans les centres de recherche et le parti-pris du ministère pour un modèle agricole industriel d’affaires plutôt qu’une agriculture d’autosuffisance alimentaire, etc.

Dans ce contexte, il est choquant que le premier budget Legault ait ignoré totalement ces enjeux et consacré le statu quo. Il faut dire que les égarements du ministre Lamontagne n’ont pas aidé. De plus en plus de citoyens ne comprennent pas que nos dirigeants soient incapables d’agir pour protéger notre environnement et de notre santé. Comme pour la transition écologique dans son ensemble, on se demande qu’est-ce qui bloque le changement dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation.

Un monopole qui a fait son temps

Il y a un an jour pour jour, j’ai publié aux Éditions VLB, en partenariat avec La Vie agricole, un livre où j’explique simplement, preuves à l’appui, comment l’UPA en est venue à exercer un monopole absolu sur tout ce qui touche l’agriculture, les conséquences d’un tel monopole et pourquoi il est impératif d’y mettre fin: L’UPA, un monopole qui a fait son temps.

Lors de la promotion et de la diffusion de l’ouvrage, j’ai pu constater, comme l’avait d’ailleurs fait la Commission Pronovost, un très large consensus sur la nécessité de procéder à des changements importants dans l’ensemble des lois qui encadrent l’activité agricole afin de permettre le développement d’une agriculture plus diversifiée, plus écologique, plus génératrice d’emplois et d’autonomie locale que les grandes productions intensives, axées vers la production de masse et l’exportation, qui occupent présentement la très grande majorité des terres cultivables et accaparent la quasi-totalité des ressources financières et technologiques mises à la disposition des agriculteurs. Dans cette optique, comme l’a rappelé le Rapport Pronovost, tout est à revoir: le soutien financier, les quotas, la mise en marché collective, le zonage agricole, les normes environnementales et sanitaires, la représentation syndicale.

La question qui est venue partout où je suis passé, suite à l’exposé de ces faits, est justement: pourquoi ça ne change pas? Où est-ce que ça bloque? Qu’est-ce qui empêche les politiciens d’agir?

La réponse de l’ouvrage à cette question est claire: le blocage vient, chez nous, essentiellement de l’UPA, parce que celle-ci en est arrivé, grâce à son monopole syndical, à contrôler l’ensemble des institutions, des politiques et des productions agricoles, qui sont désormais clairement orientées vers un modèle d’intégration et de libre échange dominé par les grandes multinationales de l’agroalimentaire, incluant les grandes coopératives agricoles. Même l’Ordre des Agronomes a tenu récemment à souligner que les agriculteurs eux-mêmes, et non seulement l’industrie, exercent de fortes pressions sur les agronomes pour l’utilisation des pesticides et engrais chimiques.

L’omerta de l’UPA

Et que répond l’UPA face à ces questionnements qui concernent la santé publique et la santé de notre territoire? L’UPA, forte de son monopole garanti par la loi, refuse de répondre. L’UPA pratique la politique du silence, du déni et de l’occupation: elle nie, elle refuse le débat, elle se tait, elle occupe le terrain, elle récupère en douce (ou par la force) les dissidents, elle attend que les orages passent et s’étouffent... comme les Russes en Crimée! Et comme elle représente en principe les agriculteurs de toute tendance, elle pratique le double discours. Son monopole, les pesticides, les mégafermes, la transition écologique: tout est sous contrôle, rien à déclarer! L’Union paysanne, La vie agricole, l’Institut Jean-Garon, le rapport Pronovost, Roméo Bouchard: des mécontents de mauvaise foi qu’elle ignore. La Terre de Chez nous prend l’allure d’un journal paysan. À croire l’UPA, notre agriculture est familiale, notre agriculture est durable, notre agriculture va bien, l’UPA est au service de tous les agriculteurs, le monopole est le meilleur rempart pour nos agriculteurs: il faut juste y investir davantage.

On peut parler d’une sorte d’omerta du pouvoir, qui réduit tout le monde, y compris les politiciens, à l’usure et à l’impuissance. Le roi ne négocie pas, il règne. Le pouvoir ne discute pas et ne rend pas de compte: il occupe le terrain. L’UPA ne s’abaisse pas à répondre aux questions ni aux attaques: elle affirme, et ce qu’elle affirme est la vérité. C’est une stratégie gagnante quand on a le pouvoir absolu.

Mon dossier sur «L’UPA, un monopole qui a fait son temps», est donc allé rejoindre, sans bruit, le cimetière des mémoires, des rapports, des commissions et des mobilisations pour une réforme de nos politiques agricoles et de notre agriculture. Dossier classé.

Sans mobilisation citoyenne, rien ne changera

Combien de temps allons-nous accepter de laisser ce monopole faire la loi dans un secteur-clé de notre société qui concerne en priorité notre alimentation, notre santé, notre environnement, notre territoire, nos campagnes, et secondairement seulement nos exportations.

Il est de plus en plus évident que, sans une mobilisation citoyenne d’envergure et un minimum de volonté politique, l’UPA va maintenir le cadenas sur le système actuel et rien ne changera. La solution se situe au niveau d’une réforme en profondeur de nos politiques agricoles, donc du ministère de l’Agriculture. Mais la seule force capable de faire bouger le pouvoir politique, captif de l’UPA, c’est la pression des citoyens, des militants écologiques et des nouveaux paysans contre cette outrageuse domination d’une agriculture intensive qui carbure aux pesticides, aux OGM et aux engrais chimiques avec la bénédiction des syndicats tout-puissants de l’UPA. La transition écologique en agriculture est au cœur de la transition écologique tout court.