L’échappée belle

Je trouve admirable toutes ces femmes qui ont témoigné au sujet du harcèlement et, pour certaines, des agressions sexuelles subies. En revanche, je trouve tout aussi important l’élan inverse, c’est-à-dire le témoignage de femmes qui ont réussi à échapper à leurs prédateurs.

Ce qui fut mon cas, par un soir de juillet 1970, sur le boulevard Grande Allée Ouest. Mon ami et moi nous amusions à nous reconduire l’un l’autre entre les avenues Brown et Moncton; lui résidait alors au coin de l’avenue Cartier. Il m’a finalement laissée et je suis repartie vers l’avenue Brown. À un moment donné, malgré la circulation intense, j’ai entendu le moteur d’une voiture ralentir derrière moi et une voix masculine qui insistait fortement pour que je les rejoigne, lui et ses copains, lesquels riaient et me disaient des bêtises, tandis que je continuais à marcher comme si de rien n’était.

Vous l’aurez compris, c’était ce qui était appris aux filles et aux femmes sollicitées sur la rue, dans les magasins, partout: ignorez-le et il vous laissera tranquille. Ce qui n’est jamais le cas. «Laissez-moi faire, les gars, je vais aller vous la chercher», ai-je entendu en même temps qu’une portière claquait. J’ai aussi entendu d’autres pas qui couraient et mon ami est venu marcher en me prenant la main droite. Vous remarquerez qu’il ne s’est pas placé à ma gauche, entre le bord de la rue et moi, non, mais à ma droite. «On va aller chez ta sœur, m’a-t-il dit. Non, pas question, elle a de jeunes enfants. J’ai un plan et tu vas faire ce que je décide.» Et le gars nous suivait et l’auto roulait à son pas à lui. Aussitôt que j’ai aperçu le véhicule dépasser le coin complet de l’avenue Brown, je suis partie à courir vers l’arrière du bloc appartement du coin, un des Battlefield. Notre suiveur à pied a crié un percutant sacre.

Dans cette cour arrière, il y avait bien une dizaine, voire une quinzaine de tambours, à trois étages. Encore une fois, mon ami a insisté pour qu’on se cache dans l’un d’eux. Non, ai-je répété, tu n’es pas de force contre eux tous. Tout en marchant, je tenais en main mes clefs de maison et je savais donc quel tambour emprunter pour rentrer à l’appartement par la porte arrière. J’ai ouvert la porte et nous sommes entrés à quatre pattes dans l’annexe vitrée; j’ai refermé la porte tout en retenant le bouton de la serrure pour l’empêcher de faire clic dans la gâche et j’ai même remonté le petit piton pour la sécurité. 

Et, comme de fait, ce fut une bonne chose que d’être restés à quatre pattes dans cette annexe, car le ronron du moteur s’est bientôt fait entendre dehors, et notre suiveur était juste de l’autre côté de la porte, à visiter le tambour, en bas et en haut. Encore là, les gars ont sacré, mais nous étions à l’abri. J’ignore combien de temps nous sommes restés là, en silence. À un moment donné, j’ai tout doucement ouvert la porte de l’appartement et, toujours à 4 pattes, nous nous sommes faufilés dans la cuisine jusque dans le couloir où là, je me suis relevée. 

J’ai tout de suite raconté cette mésaventure à mes père et mère, mais je les dérangeais...

Natalie Germain, Québec