Le voile islamique et la laïcité

Le voile islamique est en voie de devenir l’enjeu principal dans le débat sur la laïcité. Cela s’explique par deux raisons: une certaine signification attribuée à ce signe religieux qui en fait un symbole de la domination de la femme; et l’idée que le port du voile est le vecteur principal de l’islam politique, dont l’objectif serait d’imposer la Charia en occident.

Il y aurait ainsi dans la représentation symbolique et sociale du voile, une volonté manifeste de structurer l’ordre humain et social à partir du religieux. Or, ambitionnant le contraire, c’est-à-dire la séparation du religieux et du politique, la laïcité serait alors l’antinomie par excellence du voile islamique. D’où la difficulté à parler de la neutralité religieuse de l’État sans poser le problème politique que serait le hidjab.

Bien que l’histoire politique des sociétés musulmanes et la tradition interprétative du Coran relative aux versets sur le voile puissent confirmer les remarques précédentes, je m’étonne toutefois de voir certains en faire un argument central dans le débat sur la laïcité, en ignorant les autres interprétations existantes du voile et surtout en voyant, exclusivement, derrière celui-ci l’ombre de la menace islamiste. N’est-ce pas une lecture réductrice et partielle que de réduire le hidjab à un symbole de la domination de la femme? 

Je doute en effet qu’une lecture littérale des versets qui y réfèrent autorise une telle signification; une analyse linguistique de ces versets permettrait difficilement d’affirmer que ceux-ci intiment à dominer les femmes. Certes, des groupes fondamentalistes s’y sont appuyés pour dominer les femmes, que certains savants ont interprété ces versets en termes d’obligation absolue de porter le voile. Mais cette politisation du religieux et son interprétation ne sont pas représentatives de toute la position de la tradition musulmane et des musulmans sur ce sujet.

D’autres savants et réformateurs musulmans ont fait valoir que le contexte qui justifia la révélation de ces versets permettait de croire plutôt que le voile est une obligation circonstancielle et relative, et donc qu’un contexte nouveau pouvait lever son caractère obligatoire. Même si c’est ce dernier courant qui a ouvert la voie à l’idée que le voile devait faire désormais l’objet d’un choix libre, il existe des réformateurs musulmans qui maintiennent la thèse de l’obligation absolue tout en s’opposant à toute autorité qui imposerait à une femme de porter le voile. Ainsi, la complexité de la question au sein même de l’islam et l’impact de ces différentes interprétations sur la vie des femmes imposeraient une prudence et une rigueur intellectuelle afin de ne pas porter préjudice à celles qui ont choisi librement de porter le voile.

Mais jusqu’où peut-on parler de liberté de choix alors que les contraintes communautaires pour mettre le voile sont réelles, et que, pour certaines femmes, l’imposition de le porter commence dès leurs jeunes âges? C’est à ce niveau que l’argument de l’émancipation des femmes au moyen de la laïcité pourrait prendre tout son sens. Celui-ci toutefois restera confronté à une double difficulté: celle de montrer qu’une personne ne peut pas se libérer des conditionnements du milieu communautaire et familial; et qu’au nom de l’émancipation des femmes, il serait plus pratique d’interdire les signes religieux sans égard pour celles qui le choisissent librement. Dans ce dernier cas, il faudra justifier en quoi certaines femmes gagneraient à renoncer à une part de leurs libertés. Et si un gouvernement devait convoquer un tel argument, l’on pourrait se demander s’il n’enfreint pas l’exigence de neutralité à l’égard de toute conception de la vie bonne.

Il me semble ainsi que le débat sur la laïcité ne devrait pas être préempté par la signification du voile. Nous gagnerions à le recentrer sur la capacité de neutralité des employés de l’État qui arborent les signes religieux et sur la question de savoir jusqu’où l’image qu’ils dégagent en tant que croyants entame la crédibilité de nos institutions et l’esprit de citoyenneté qu’elles encouragent. Je ne crois pas qu’il incombe à une loi sur la laïcité de prendre position dans le débat théologique interne à l’islam au sujet du voile.

Amadou Sadjo Barry

Enseignant de philosophie au Cégep de St-Hyacinthe