Le territoire québécois livré aux pétrolières

En réaction au texte: «A-t-on ouvert les rivières aux pétrolières?», paru le 17 novembre

Le 16 novembre dernier, un front commun inédit d’organisations de la société civile représentant plus de 1,5 million de personnes, infirmières et autres travailleurs de la santé, enseignants, agriculteurs, retraités, employés de la fonction publique, travailleurs, écologistes et citoyens de toutes les régions du Québec demandaient d’une seule voix au gouvernement du Québec de retirer les projets de règlements sur les hydrocarbures qu’il a l’intention d’adopter d’ici quelques semaines. Pour ces groupes, le gouvernement Couillard joue sa crédibilité en matière de lutte aux changements climatiques et de transition énergétique dans ce dossier. 

 Dans son article faisant suite à cette sortie, Jean-François Cliche s’emploie à démontrer qu’il n’est pas exact de dire que les projets de règlements sur les hydrocarbures « ouvrent » les lacs et les rivières du Québec à l’exploration pétrolière puisque l’antique loi sur les mines, adoptée à la fin du 19e siècle, le permettait déjà. Sur ce point, nous lui donnons entièrement raison. Nous avons utilisé le terme « ouvrir » au sens de « permettre », ce qui peut porter à confusion. 

Mais l’article de monsieur Cliche occulte le fond de la question. Au moment de créer un cadre réglementaire sur les hydrocarbures, le gouvernement du Québec doit déterminer ce qui sera permis et ce qui ne le sera pas dans le contexte de 2017, alors que l’impératif climatique, les connaissances scientifiques et les questions légitimes en terme d’acceptabilité sociale imposent des contraintes qui n’existaient au moment de l’adoption de la Loi sur les mines. Et c’est ici que le bât blesse.   

Les projets de règlement déposés par le gouvernement Couillard permettront des activités d’exploration et d’extraction pétrolière et gazière dans les lacs et les rivières, les terres agricoles, les réserves fauniques, les territoires sauvages non organisés de la Gaspésie, les milieux humides, de même qu’à proximité d’écoles et de milieux habités, pour ne nommer que ceux-là. Ils permettront aussi les procédés de stimulation des puits, dont la fracturation hydraulique. 

En adoptant sa nouvelle réglementation, le gouvernement Couillard a choisi délibérément de maintenir en place des pans entiers d’un régime archaïque d’accès au territoire et de livrer ainsi le Québec à une poignée de compagnies largement subventionnées par l’État, et ce malgré une opposition quasi unanime de la société civile. Dans un contexte de transition énergétique, ce choix est inexplicable, si ce n’est par le clientélisme et l’approche de bar ouvert dont fait preuve le Ministère des ressources naturelles depuis des décennies au Québec.   

Monsieur Cliche fait erreur lorsqu’il affirme que nous prétendons que les nouveaux règlements sont plus permissifs que l’ancien régime. Ce que nous disons, c’est que les projets de règlement mettent en péril notre territoire et notre eau, et qu’ils sont massivement rejetés par la population.  

Les déclarations du ministre Moreau depuis son entrée en fonction ne sont pas de nature à nous rassurer. Le ministre s’emploie à défendre ses projets de règlement en assurant à la population que bien que la réglementation le prévoie, le gouvernement ne permettra pas de forages dans les cours d’eau, de fracturation hydraulique, ou d’exploration pétrolière dans la vallée du Saint-Laurent. 

Ce genre de double discours nourrit la méfiance de la population et crée des conditions dangereuses pour la paix sociale en Gaspésie et dans la vallée du Saint-Laurent. Si le ministre n’a pas l’intention d’appliquer ses règlements, il n’a qu’à les retirer comme nous lui demandons. Il s’agirait d’un recul honorable qui démontrerait une préoccupation réelle pour la paix sociale et pour le climat.

Karel Mayrand, directeur pour le Québec de la Fondation David Suzuki

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M. Mayrand,

Il n’y a aucune «erreur» dans mon texte. L’idée que les nouveaux projets de règlement «ouvrent» le territoire et les plans d’eau à l’exploitation pétrolière a été reprise plusieurs fois pendant votre annonce, de même qu’au cours des semaines précédentes. Il s’agissait manifestement d’une ligne de presse destinée à être martelée en public aussi souvent que possible. Que vous le vouliez ou non, la formule sous-entend clairement une libéralisation des règles régissant cette industrie, et il serait fort étonnant qu’un groupe de gens aussi rompus à la communication politique que ceux de votre front commun aient voulu dire autre chose. Or il s’agit-là une grossière déformation de la réalité, et mon travail consiste à appeler un chat «un chat»: ces projets de règlements resserrent les normes autour d’activités qui étaient peu ou mal encadrées auparavant et ils ne changent en rien les interdictions qui prévalaient déjà, notamment celles qui découlent du Règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection.

Jean-François Cliche