Les adolescents d’aujourd’hui, auxquels on doit ajouter les 18-25 ans, vivent une partie croissante de leur vie hors de la réalité, croit l’auteur.

Le temps passé devant l’écran a un prix

Dans un article paru dans Le Soleil du mardi 4 décembre, l’auteur rapporte les paroles d’intervenants en cyberdépendance qui s’inquiètent de la panique suscitée par la diffusion du film Bye, racontant l’histoire d’un garçon cyberdépendant qui s’est enlevé la vie. Quelques jours auparavant, on apprenait que des élèves d’une école secondaire privée de Montréal avaient fait circuler une feuille pour recueillir les signatures de volontaires pour un pacte de suicide. Les trois adolescents humoristes s’étaient crus drôles.

Le 8 avril 2017, le prestigieux journal londonien The Guardian commentait une étude sur les adolescents souffrant de solitude. Une épidémie de solitude affecterait les ados d’Angleterre (epidemic of teenage loneliness). Il y a deux ans, la chercheuse montréalaise Linda Pagani découvrait l’impact de l’exposition précoce aux écrans sur la fragilité émotionnelle des 13-14 ans. 

Depuis plus de 15 ans, les autorités de l’éducation du Québec lancent des plans d’action pour contrer l’intimidation en milieu scolaire. En France, on combat le même phénomène sous le vocable de harcèlement. Aux États-Unis, on ne trouve toujours pas de solution au harcèlement. Tout ce vocabulaire réfère des concepts ayant une racine commune, la perte d’empathie. La Dre Sara Konrath a constaté que l’empathie aurait fondu de 40 % entre 1979 et 2009 chez les jeunes adultes états-uniens. Elle avait attribué la cause à la hausse du temps-écran, jeux vidéo et réseaux sociaux compris.

Les adolescents d’aujourd’hui, auxquels on doit ajouter les 18-25 ans, vivent une partie croissante de leur vie hors de la réalité. Ils passent plus de temps sur des écrans qu’à l’école ou à dormir. Ils sont chaque année plus nombreux à souffrir de nomophobie, une névrose qui les rend incapables de survivre sans téléphone intelligent. Les pays les plus affectés : Corée du Sud, Japon, Chine. Le phénomène ne date pas d’hier. La Dre Kimberly Young a commencé à traiter la dépendance numérique en 1995. Curieusement, c’est l’année où Bill Gates est devenu l’homme le plus riche au monde. On était bel et bien entré dans une nouvelle galaxie, pour reprendre l’allégorie de Marshall McLuhan.

Entraînement à la déconnexion numérique

Depuis 2003, des écoles primaires et secondaires d’Amérique du Nord m’invitent à proposer aux élèves un entraînement à la déconnexion numérique. Après avoir rencontré des milliers de jeunes, ce sont eux qui m’ont renseigné sur la dépendance. Depuis 2008, des écoles secondaires de France me demandent de motiver des adolescents à se débrancher. À l’âge de 14-15 ans, la moitié y arrivent, l’autre moitié plus difficilement. Réussi ou pas, l’exercice les renseigne sur leur degré de liberté. Des deux côtés de l’Atlantique, les dommages de la hausse du temps-écran sont les mêmes. Si de plus en plus de jeunes humains trouvent refuge dans des mondes virtuels, c’est peut-être que le monde réel leur paraît moins intéressant. J’ai la certitude que les jeunes du 21siècle ont besoin des adultes, bien plus qu’il n’y paraît. Ils ont besoin de conversations et d’autorité bienveillante. Ils ont besoin de relations en personne plus que de réseaux sociaux ou de jeux vidéo.

La panique est mauvaise conseillère pour pallier à la détresse, hélas bien réelle, de la jeunesse. La réalité de la relation avec des milliers d’ados m’a appris que seule une coalition école-famille peut faire contrepoids à la soif de profits des industries du divertissement numérique et du marketing. Si on continue de tolérer l’usage de la neurologie et de la psychologie, des sciences pour soigner, pour abuser des vulnérabilités des jeunes à des fins commerciales, il ne faudrait s’étonner de voir les dommages collatéraux augmenter, y compris les problèmes de santé mentale. Chose certaine, la facture de la hausse du temps-écran arrivera tôt ou tard et elle risque d’être salée.

Jacques Brodeur, Québec