Le télétravail: la nouvelle donne post-pandémie

Mircea Vultur
Mircea Vultur
Professeur à l’INRS
POINT DE VUE / La crise de la COVID-19 a révélé, amplifié et accéléré certaines transformations déjà à l’œuvre dans l’organisation des activités productives, dont le télétravail, qui est pratiqué aujourd’hui dans le monde par des millions de personnes. Une large fraction de la main-d’œuvre est maintenant en mesure de travailler efficacement à distance, en utilisant des outils technologiques appropriés. Il s’agit d’un tournant décisif du processus productif qui donnera un nouveau souffle à l’organisation du travail dans plusieurs secteurs de l’industrie et des services publics et privés.

Le télétravail est une activité professionnelle exercée, en tout ou en partie, à l’extérieur des locaux d’une entreprise, en faisant usage des technologies de l’information et de la communication. Il trouve son origine dans des facteurs de nature économique (la recherche d’efficacité par les entreprises), dans les nouvelles aspirations des employés (une plus grande autonomie et de la souplesse dans l’aménagement du temps consacré au travail) ainsi que dans les contextes familiaux contemporains qui exigent de plus en plus de conciliation entre la vie privée et la vie professionnelle. Le fonctionnement en réseau des entreprises, qui modifie les rapports traditionnels au temps et à l’espace a aussi été un facteur favorisant l’expansion du télétravail. La double potentialité, celle d’exercer une activité productive au domicile tout en restant en contact permanent avec les supérieurs hiérarchiques et avec d’autres collègues, représente la source première du télétravail. 

Le confinement d’une grande partie de la main-d’œuvre en mars 2020 en raison de la pandémie de COVID-19 a donné un coup de barre solide à l’expansion du télétravail. Au Québec, la proportion des personnes en télétravail a doublé, passant de 15 % au début de mars à environ 30 % actuellement. Grâce aux nouvelles technologies, le télétravail a permis aux services et à une bonne partie de l’industrie de maintenir leurs activités à des niveaux de productivité acceptables pendant le confinement. Durant cette période, les responsables des ressources humaines qui résistaient à l’expansion du télétravail par peur de perdre le contrôle de leurs employés se sont rendu compte de ses valences positives, de ses avantages, mais aussi des défis qu’il pose.   

Les avantages et les défis du télétravail 

La palette des avantages du télétravail est large, mais les défis pour arriver à une version permanente et obligatoire de ce mode de fonctionnement, eux, sont aussi nombreux. Diverses études ont mis en évidence les bénéfices que les personnes peuvent tirer du télétravail. Le télétravail contribuerait au développement de l’autonomie des travailleurs, en renforçant leurs compétences de gestion de leur temps. Il permettrait également une meilleure conciliation travail/famille et donnerait une souplesse temporelle bénéfique sur le plan du bien-être. Le télétravail entraînerait une baisse des déplacements quotidiens, menant à une économie de temps et de coût pour le transport et la préparation avant de se rendre au travail; il rend également les salariés admissibles à diverses déductions d’impôt au niveau fédéral (pour les frais de chauffage, l’électricité, les assurances, l’ameublement de bureau, etc.) Certains chercheurs soulignent aussi l’augmentation de l’efficacité individuelle au travail, avec des effets positifs en termes de satisfaction personnelle. Pour les entreprises, les avantages se situent sur le plan de l’économie de coûts liée à l’entretien des locaux et à l’achat ou la location de bâtiments, notamment dans les centres-ville, où ils sont très chers. Même s’il s’avère difficile d’évaluer l’incidence sur la productivité, le télétravail semble générer aussi plus des profits, grâce à l’augmentation de l’efficacité individuelle des employés. 

Cependant, pour que les apports positifs du télétravail deviennent effectifs, il est primordial de développer et de renforcer les conditions de sa mise en place. D’abord, les employeurs doivent équiper les salariés avec du matériel adapté : des ordinateurs, des chaises ergonomiques et des fournitures nécessaires pour accomplir les tâches exigées. Deuxièmement, une préparation adéquate de ces salariés est nécessaire afin qu’ils puissent faire face aux défis psychologiques du télétravail (solitude et manque de socialisation) et aux conditions concrètes de travail à la maison. Les entreprises doivent veiller à la sécurité mentale et physique des salariés en télétravail, car les risques psychosociaux sont susceptibles d’être accentués par l’isolement et les interactions professionnelles à distance, et l’organisation des postes de travail à domicile peut laisser à désirer. 

Troisièmement, les employeurs doivent accorder une attention particulière à l’adaptation du télétravail pour les familles avec des enfants, qui rencontreront plus de difficultés dans l’aménagement de l’espace et du temps du travail. S’il n’y a pas assez d’espace dans une maison pour aménager un bureau ou si la charge domestique liée au télétravail s’alourdit, des tensions familiales peuvent ressurgir. Il faut éviter de créer de nouvelles inégalités entre les employés en fonction de leurs caractéristiques familiales dans le déploiement du télétravail. Enfin, le gouvernement doit se préoccuper d’intégrer les spécificités du télétravail au droit du travail, car les réglementations actuelles ont été élaborées principalement pour les employés qui travaillent sur les lieux de l’entreprise. Les normes réglementaires homogènes ignorent les spécificités du télétravail qui exigent à être prises en compte autant par la Loi sur les normes du travail que par les conventions collectives négociées entre les employés et les directions des entreprises. 

L’idée qu’on peut travailler à partir de la maison et qu’on peut étendre le télétravail à des franges plus larges de la main-d’œuvre constitue un élément positif que la pandémie a fait ressortir. Toutefois, le télétravail ne sera pas une bénédiction pour tous ceux qui vont entrer dans son giron. Il y aura des gagnants du télétravail, mais aussi des perdants, car comme toute forme d’activité humaine, il recouvre des réalités différentes dans lesquelles les clivages de nos sociétés vont se retrouver.