Le serment à la Reine: un reliquat du colonialisme

POINT DE VUE / Le Québec n’est plus une colonie britannique, mais il ne s’est jamais vraiment affranchi non plus. Les peuples du Québec errent collectivement dans l’antichambre historique de la liberté politique. Chose certaine toutefois, les institutions qui enserrent notre vie politique ont bel et bien été créées à l’époque où nous étions une colonie. Elles sont structurées pour servir d’autres intérêts que ceux des peuples qui les subissent et limitent grandement l’horizon de la démocratie à laquelle nous souhaitons aboutir un jour.

Un des nombreux reliquats de ce passé colonial à mettre derrière nous est le rituel auquel toutes les élues et élus du peuple se soumettent pour pouvoir gouverner. Dans ce Parlement du 21e siècle, bien que nos législateurs prêtent serment d’allégeance au peuple québécois - nous pouvons remercier le gouvernement de René Lévesque pour cet ajout - ils doivent également jurer fidélité à Sa Majesté la Reine Élisabeth II.

Leur liberté de conscience ne pèse pas lourd dans la balance. S’ils refusent, on les empêche de siéger à l’Assemblée nationale. Alors ces gens fiers récitent une formule apprise par coeur comme des élèves pressés de sortir d’une retenue. Ce spectacle profondément ridicule n’a rien d’anodin, même si notre imaginaire cultive une image Disney World de la monarchie britannique et de sa reine.

Jeudi, date anniversaire de la déclaration d’indépendance du Bas-Canada par le patriote Robert Nelson, j’ai présenté un projet de loi pour libérer les députés québécois de cette obligation. Comprenez-moi bien: je n’en veux pas à la vieille dame sympathique qui aime les chiens Corgi et les couvre-chefs aux couleurs criardes, mais je ne pourrai jamais accepter de devoir une quelconque fidélité à l’institution qu’elle représente.

Le serment d’allégeance à la reine reproduit ad nauseam l’humiliation première du colonialisme: ce n’est pas assez d’avoir été conquis, encore faut-il renier formellement son identité pour rester dans les bonnes grâces des maîtres. Parlez-en aux patriotes, qui ont subi la répression la plus sanglante pour avoir défendu l’égalité républicaine et la démocratie. Parlez-en aux nombreux compagnons de malheur du peuple québécois dans les anciennes colonies britanniques.

Parlez-en à Zachary Richard. Cet Acadien de Louisiane, devenu un monument de la chanson québécoise, n’a jamais obtenu sa citoyenneté canadienne, incapable de se résoudre à prêter ce serment ignoble. Le souvenir de la déportation meurtrière du Grand Dérangement l’en empêchait. Le prix de sa liberté de conscience est élevé: souverainiste dans l’âme, il n’a pu se prononcer aux référendums de 1980 et 1995.

Parlez-en à Gaëtan Baillargeon, le premier membre autochtone du conseil municipal de Hearst, en Ontario, forcé, pour un temps, d’abandonner son siège pour avoir refusé de prêter serment à une monarchie qu’il tient partiellement responsable de l’enfer des écoles résidentielles.

Heureusement, nous pourrions, au Québec, nous libérer de ce rituel de soumission idéologique humiliant en ayant le courage de légiférer sur le sujet. En effet, selon les constitutionnalistes Alexandre Cloutier, Patrick Taillon et plusieurs autres experts, le serment d’allégeance que doivent faire les élues et élus du Québec relève de la constitution interne du Québec. Le modifier ne requiert pas de modification de la constitution canadienne, opération impossible s’il en est une.

S’il est un sujet qui ne divise pas la société québécoise aujourd’hui, c’est bien l’opposition à la monarchie. En effet, 83% des Québécoises et des Québécois sont favorables à son abolition. Soustraire nos députées et députés au rituel du serment à la Reine est non seulement possible, mais il s’agirait d’un geste rassembleur, tout à fait cohérent avec le nationalisme que prétend porter le gouvernement actuel et l’importance que nous vouons tous à la liberté de conscience et à la démocratie. C’est pourquoi j’ai bon espoir de rallier la faveur des troupes de François Legault: le premier ministre, après tout, nous invite à «retrouver la fierté d’être Québécois».

Il y a quelques jours, j’ai accueilli un stagiaire d’un jour à l’Assemblée nationale, Alexis, 12 ans et bourré de talent. Il rêve de devenir député. Je lui souhaite d’entrer un jour au Salon bleu, mais je voudrais qu’il puisse le faire la tête haute, fier d’appartenir à une institution qui ne prête allégeance qu’au peuple québécois.