Le Québec américain

POINT DE VUE / On se demande aujourd’hui pourquoi les jeunes s’intéressent si peu à la question nationale.

À part toutes les raisons d’ordre sociologique qui sont évoquées, il y en est une qui me semble primer, même si elle demeure peu avouée ni même souvent reconnue comme telle. Il s’agit de la marche inexorable de l’histoire vers l’unité culturelle mondiale, comme la décrit si bien Yuval Harari dans son admirable Sapiens.

Pour le Québec, cela veut dire la marche vers l’américanisation! Nous nous rebellons certes à cette pensée, surtout en ces jours difficiles dans la politique de notre voisin du sud. Je partage cette déception, mais j’en viens à accepter la vision de l’histoire à long terme véhiculée par Harari, reconnaissant l’absorption des cultures locales dans la culture plus globalisante des empires de l’heure. Ce n’est pas par hasard qu’on parle aujourd’hui en Europe des langages dérivés du latin de l’empire romain et qu’on ait adopté en Inde l’anglais du colonisateur britannique.

Peu importe le courage désespéré de plusieurs Québécois qui prétendent qu’il est trop tôt pour jeter l’éponge et qu’il faut au contraire raviver la flamme de la liberté nationale, comme toute nation en a le droit. Jouer à l’autruche devant la transformation culturelle en cours ne fera que retarder la prise de conscience de ce phénomène et accroître le désespoir des enracinés dont néanmoins je suis.

Plus que nous qui avons vécu dans un Québec effervescent d’idéalisme nationaliste et d’optimisme pratique tant économique que progressiste, nos jeunes ont grandi et mûrissent dans un environnement tout autre, mondialisé et numérique, où l’art du compétitif est manifestement plus âpre et les prévisions de succès pour soi et les siens plus imprévisibles. Le rythme des changements s’accélère et les entrants viennent de toute part.

On a beau habiter une région éloignée du Québec et ne parler que le français, le char qu’on achète a été conçu à Detroit, les verdures qu’on cuisine l’hiver proviennent de la lointaine Californie, tout comme la plupart de nos films favoris. Le snobisme culturel, c’est pour les intellos des grandes villes.

Que cela doive nous angoisser ou non n’est pas la question. C’est sûr que cela nous dérange et nous ébranle dans notre certitude bien sentie voulant que notre culture est aussi bonne, sinon supérieure, à cet amalgame infâme qui domine le continent.

La question est ailleurs. Réalisant l’état de la situation, que fait-on? Nous laissons-nous absorber dans la glu de l’empire américain sans broncher ou faisons-nous comme jadis les Indiens du Sud-Ouest en déclarant un «last stand» devant la marée envahissante?

Nous pouvons justement regarder nos propres Amérindiens ici-même au Québec pour observer les résultats à date malheureux de leur assimilation graduelle dans notre propre culture. C’est que le mouvement d’empirisation qui nous englobe tous n’est pas que culturel, mais également politique et idéologique.

Le Québec ne sombrera pas dans un colonialisme canadien, comme on pourrait le penser de prime abord en revoyant nos antécédents séparatistes et leur mise à l’index actuel. Non, le povrêt canadien n’est pas plus épargné que nous-mêmes par l’impérialisme culturel américain. Il y est même plus sujet à l’assimilation rapide, étant donné la pauvreté culturelle résultant de son idéologie multiculturaliste perverse.

Nos jeunes veulent s’ouvrir aux échanges culturels en reconnaissant le fondement égalitaire de toutes les personnes, peu importe leur provenance ou signes distinctifs. Cet idéal de fraternité est louable en principe même si on n’en envisage pas souvent les conséquences, comme on le voit si bien en Europe actuelle aux prises avec sa crise migratoire.

Nos jeunes ne sont pas fous. Ils réalisent tout à fait que leur abandon à la technologie numérique les pousse vers une acculturation globale et que ce phénomène les américanise de plus en plus. Et puis, «so what? Pensiez-vous que j’allais rejeter toute cette technologie pour rester dans une culture figée qui d’année en année devient davantage un loser?»

Ils ont raison en ceci: les progrès de tout genre ne viennent pas de l’Alberta, ni pas tellement de la vieille Europe, mais en très grande partie des États-Unis, et probablement dans le futur de ce grand inconnu qu’est la Chine. L’empire du moment est juste au sud, à notre frontière, quoi? Autant en profiter, non?

S’il y a effritement de la culture québécoise, il ne s’agit pas tellement d’une crise identitaire nationale, mais bien d’un transfert identitaire vers une culture qui apparaît aux jeunes mieux ajustée à leurs propres valeurs émergentes et à leurs propres espoirs de prospérité.

Ce n’est pas la politique culturelle du pôvret Canada qui va changer grand-chose à cela, ni celle du Québec dont les citoyens ne reconnaissent même pas le danger à leur porte. Nous ne sommes que la souris proverbiale devant l’éléphant.

Mais attention: ai-je bien fait de parler en termes de danger? C’est un parti-pris conceptuel que rejettent beaucoup de jeunes qui préfèrent parler d’opportunité. Et c’est surtout vu comme un grand élan romantique par les historiens qui examinent les mécanismes de l’histoire dans des étendus vastes et hors du gluant des cultures particulières.

J’en suis venu moi-même à accepter dans ma tête l’impérialisme culturel américain comme inéluctable, même si mon coeur s’y révolte. Je suis trop pris par mon passé et par mon âge pour y voir les opportunités plutôt que la marche vers l’hégémonie.

Que faire alors? Revenons à cette question du début: accepter stoïquement l’inéluctable de ce Québec américain ou s’y opposer farouchement?

Pour moi, le chemin est clair. Cessons d’angoisser, et d’ici à ce que nous parlions tous anglais dans quelques décennies, vivons fortement notre français, nos mémoires et ce qu’il nous restera, éventuellement que des miettes, de la culture québécoise.