Sans chemin de fer fonctionnel à Gaspé, LM Wind Power paie des frais inutiles de transport par camion avant d’exporter ses pales éoliennes au Texas.

Le premier ministre et le rail

Monsieur le premier ministre François Legault,

Depuis octobre, vous avez agréablement surpris les Gaspésiens une fois, le 15 décembre, en annonçant une somme de 22 millions $ pour les aéroports de la région et 12,8 millions $ pour les pêches. C’était un départ prometteur, considérant vos maladresses antérieures en Gaspésie. Les montants étaient prêts à annoncer? Ce fut fait. Le régime libéral précédent n’agissait pas avec cet empressement.

Le 25 avril, vous avez déçu ces mêmes Gaspésiens en évoquant qu’il faudrait sept autres années avant que le chemin de fer Matapédia-­Gaspé soit fonctionnel sur toute sa longueur. C’est pourtant l’enjeu régional de l’heure.

Votre ministre des Transports François Bonnardel et vous avez apparemment été surpris de la déception des Gaspésiens le 25 avril après leur avoir promis le retour de leurs services ferroviaires, comme le gouvernement précédent.

Pour les comprendre, transposez le problème à Montréal. Imaginez qu’un service essentiel comme le métro y soit dysfonctionnel sur la moitié du réseau depuis 2011, et sur l’autre moitié depuis 2013. Il reste l’autobus? Imaginez que la Société de transport de Montréal ait aussi décidé entre les deux compressions au métro de couper de 65 à 70 % de la desserte, en distance parcourue et en arrêts.

Oseriez-vous annoncer aux Mont­réalais la «bonne nouvelle» que le retour du métro prendra sept ans de plus et que les autobus continueront à rouler à 30-35 % de la capacité antérieure à 2015?

Vous avez annoncé l’équivalent en Gaspésie en avril! Ses citoyens doivent se passer de Via Rail sur la moitié du réseau Matapédia-Gaspé depuis décembre 2011. Le service a aussi été suspendu de Matapédia à New Carlisle en septembre 2013. La «bonne nouvelle», c’est que la voie ferrée ne sera en mesure d’accueillir ces trains de voyageurs qu’en 2026?

Ces mêmes citoyens ont en plus écopé en janvier 2015 une compression de 70 % des services d’Orléans Express, quand on fait une pondération des kilomètres de desserte et du nombre réduit coupés.

Passons aux marchandises. Oseriez-­vous annoncer aux expéditeurs de Montréal et de la banlieue que les deux-tiers du réseau du CN et du CP, déjà dysfonctionnel pour les fins de cet exemple depuis quatre ou cinq ans, ne seront prêts à recevoir des trains de fret qu’en 2026? Pensez-vous que ces expéditeurs vous féliciteraient? Ils seraient … déçus!

Les voyageurs et entreprises gaspésiennes aussi sont déçus. Considérez que LM Wind Power, le fabricant de pales éoliennes de Gaspé, exporte depuis l’été 2016 la totalité de sa production au Texas, mais qu’il doit camionner ses pales sur 200 kilomètres pour rejoindre le rail.

En campagne électorale, les Gaspésiens vous ont vu manquer de discernement envers le secteur éolien. Ils sont prêts à reporter un peu l’explication qu’ils vous doivent là-dessus. Depuis 2016, la valeur des exportations de pales éoliennes de LM à Gaspé s’établit à des centaines de millions de dollars, au bénéfice de la balance commerciale québécoise. Il vaut la peine de permettre à LM d’optimiser ses exportations et on ne compte pas les projets paralysés par la situation courante.

Comme d’autres, vous n’aimez pas la cimenterie de Port-Daniel? Toutefois, elle est là et comme son établissement a été approuvé sans étude publique d’impact environnemental, il faut vite réduire son empreinte.

Beaucoup de ciment quitte l’usine par camion, le rail passant dans le complexe ayant été mis en dormance par le gouvernement Couillard après le début de la construction de l’industrie. On cherche encore pourquoi. Une quantité saisissante d’intrants arrive aussi par camion.

Ces centaines de camions par semaine passent le K.O. à la route 132 au sud de la Gaspésie. Dans la quasi-totalité des cas, ces camions devraient être remplacés par le train. N’avez-vous pas dit le 25 avril «au Québec, on est les champions des camions. Il faut transférer des marchandises des camions vers le chemin de fer»?

La construction du réseau ferroviaire gaspésien a été terminée en 1911 avec des moyens limités. Les outils contemporains sont incomparablement meilleurs. Pourtant, à écouter ce qui émane de Transports Québec, propriétaire de la voie depuis 2015, sa réfection semble un problème insurmontable.

Il y a bien des ponts? C’est le même nombre qu’en 1911 et leur besoin de leur réfection est connu depuis 2011, mais Transports Québec répare un pont à la fois, d’ouest en est. À ce rythme, vos sept ans seront insuffisants.

M. Legault, imaginez si le chantier du Réseau express métropolitain de Montréal se réalisait une infrastructure à la fois? Le REM ne serait pas inauguré avant 2222. Pourtant, les 6,3 milliards $ consacrés à sa première phase seront décaissés en trois ans et quart. Pourquoi faudrait-il étirer les 85 millions $ réservés pour le rail gaspésien sur sept ans?

L’érosion côtière? Les endroits où la mer longe la route 132 sont plus fréquents et plus longs que ceux où elle longe le rail. On est capable de protéger la route; on est capable de protéger le chemin de fer.

Certains fonctionnaires de Transports Québec ont décidé en 2014 de démanteler le réseau gaspésien sur deux-tiers de son parcours, ignorant son potentiel économique et social. Ces mêmes personnes freinent l’avancement de sa réfection. Il y a toutefois suffisamment de personnes allumées dans ce ministère pour terminer cette réfection en 2022.

Les Gaspésiens savent que, depuis quelques jours, vous démontrez de l’ouverture pour accélérer le pas. Ils vous remercient aussi de l’attention que vous porterez à ce message.