Le politique, absent de la formation infirmière

L’éditorial du 14 mars de Brigitte Breton dans Le Soleil portant sur l’importance d’un rehaussement universitaire de la formation requise pour exercer la profession infirmière au Québec faisait entre autres référence à une lettre d’opinion publiée dans Le Devoir par des collègues professeures qui soutenaient que la formation universitaire des infirmières tient compte de la complexité croissante des besoins de santé, qu’elle réduit les taux de morbidité et de mortalité des personnes malades en plus de constituer la norme dans plusieurs pays occidentaux.

L'éditorial de Brigitte Breton: Infirmières: toujours l'attente

Nous ne doutons pas de la qualité de l’enseignement infirmier au sein des universités québécoises, de son caractère scientifique indispensable et de l’importance des valeurs transmises dans ces établissements. Cependant, nous estimons qu’un volet extrêmement important de la formation infirmière universitaire est absent des programmes d’études : l’accompagnement des étudiantes vers une conscientisation politique leur permettant d’acquérir une vision d’ensemble des dominations à l’œuvre dans nos sociétés. Les infirmières se sentent effectivement peu préparées, que ce soit par le biais de leur formation collégiale ou universitaire, à faire face à l’injustice, à l’oppression, à l’exclusion et à l’exploitation qui prennent place dans les milieux de soins. De plus, l’on associe constamment leur anxiété, leur stress, leur épuisement, à de soi-disant difficultés d’adaptation face à des conditions d’exercice qui se révèlent intenables, et ce, tout en évitant de faire référence au caractère inique des rapports sociaux de pouvoir qui permettent pourtant d’expliquer pourquoi ces contraintes vécues au travail existent, font souffrir et perdurent. Beaucoup d’efforts sont ainsi déployés de façon à ce qu’elles intériorisent le discours dominant selon lequel les solutions aux problèmes liés à leur épuisement se trouvent en elles et, de façon implicite, qu’elles en sont la cause. Les infirmières doivent ainsi faire fi de ce type de diversion tout en restant focalisées sur les causes structurelles des torts qu’elles subissent au quotidien de façon à ce que leurs réflexions, articulant souffrance et critique justifiée, débouchent sur des actions transformatrices.

Les infirmières forment un groupe de professionnelles plutôt conformiste qui de façon générale obtempèrent aux consignes et à l’autorité. Les résultats d’une étude récente que nous avons menée auprès d’infirmières cliniciennes et praticiennes bénéficiant d’une formation universitaire et exerçant dans des secteurs de soins spécialisés nous indiquent qu’elles sont mal préparées pour faire face à la culture hiérarchisée et bureaucratique du réseau de la santé. Ces infirmières se voient exclues des processus décisionnels ayant une influence directe sur leur pratique, ce qui les prive de leur liberté de s’exprimer, de se faire critiques devant ce qui a été convenu par leurs supérieurs, en plus d’avoir des effets délétères sur leur autonomie professionnelle. Une vaste gamme de participantes nous ont indiqué devoir constamment mettre l’accent sur des activités techniques et procédurales tout en étant contraintes de mettre de côté la prévention, le soin relationnel et la prise en compte de la complexité des besoins de santé des patients — activités qui devraient pourtant contribuer au caractère «incontournable» de leur formation universitaire. Elles obéissent généralement devant ces consignes tout en les désapprouvant en silence. 

L’émancipation des infirmières ne peut être possible sans l’exercice d’un esprit critique face aux grands enjeux d’actualité, et nous croyons que ce dernier doit être développé dès leur formation initiale. Par esprit critique, nous entendons la prise de conscience des forces qui s’opposent à l’élargissement des frontières de la liberté, de l’égalité et l’autodétermination infirmière dans le contexte de l’exercice de la profession. Il est important de ne pas faire fi de ce qui attend les étudiantes infirmières dans les milieux de soin. Elles doivent ainsi, tout au long du cursus d’enseignement, apprendre à se faire critiques, être sensibilisées au politique, à la solidarité entre infirmières et à l’identification des rapports de forces qui les désavantagent et qui désavantagent les personnes qu’elles soignent. Ces rapports de forces ne datent pas d’hier. Mieux connaître l’histoire de la profession infirmière, traversée par des préjudices immémoriaux, par une longue infériorisation politique, économique et sociale serait également des plus salutaires pour éviter la reproduction du passé colonial des infirmières et ainsi apporter les correctifs qui s’imposent à notre époque. À cet égard, le féminisme est considéré comme une force émancipatrice fondamentale au cursus de formation infirmière.  

Il est de la mission des institutions d’enseignement de favoriser l’expression d’une conscience critique sur le monde extérieur, d’inviter à repenser ce dernier, à le renouveler en faisant valoir ses idées et convictions. Nous croyons que par le biais d’une telle philosophie, il serait possible de former des infirmières/citoyennes plus alertes intellectuellement quant aux enjeux sociopolitiques qui minent leur quotidien et les fondements du soin. Cependant, ces institutions dans leur ensemble sont harponnées dans les rets du néolibéralisme, du conformisme et de l’utilitarisme, et servent de moins en moins à consolider les liens politiques et de plus en plus à préparer les individus à leur future exploitation par l’intériorisation de la logique entrepreneuriale et de ses règles de gouvernance. Les mécanismes de reconduction de l’oppression procèdent usuellement du pilote automatique, du fonctionnement normal du système. Se déprendre de l’oppression exige une prise de conscience et des remises en question essentielles à l’avancement de la profession infirmière, mais qui certes rendent instable. Nous choisissons trop souvent la voie des certitudes qui rassurent et de la stabilité, pourtant nous croyons que c’est d’une éducation libératrice dont les infirmières ont besoin et le débat actuel nous amène à en saisir encore davantage la pertinence. L’éducation est, en soi, éminemment politique et elle oriente nécessairement la façon dont les infirmières se comporteront dans les milieux de soins. Nous devons en prendre conscience collectivement si nous voulons nous débarrasser d’un statu quo inacceptable. 

Patrick Martin, inf., PhD, Professeur adjoint, Faculté des sciences infirmières, Université Laval

Louise Bouchard, inf., PhD, Professeure retraitée, Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal