Le poids du silence

POINT DE VUE / En réaction à l’article «Les nouveaux bordels» de Marc Allard paru dans Le Soleil le 22 juin

Les travailleuses du sexe ont une image dure, qui navigue toujours dans les extrêmes. Il ne semble pas avoir de nuances quand les journalistes rapportent les eaux troubles de leur univers, qui est autant complexe et diversifié que ce que chaque femme a à raconter. Tantôt victimes d’exploitation, de toxicomanie, tantôt des complices par association de tous les crimes qui sévissent dans le cœur des clients: fantasmes, perversion, luxure, infidélité, violence. Mais jusqu’à quel point cette image véhiculée est juste? Est-ce qu’on peut se questionner sur les nombreuses tournures de phrase, les images véhiculées et les études rapportées dans le texte de M. Allard, les détails qu’il a choisi de mettre en lumière? Quelle est la place qui a été réellement laissée aux travailleuses du sexe dans ces articles qui se veulent, dans une certaine mesure, à la défense de ces femmes?

J’ai été, en effet, profondément dérangée par plusieurs choix: le choix de décrire la travailleuse rencontrée de la même manière qu’elle est décrite par le salon de massage, seins inclus. L’enregistrer dans son lieu de travail, sans son consentement. Mentionner que le salon de massage est près d’une école, quand même que ce soit un endroit discret. Utiliser des termes tels que «vendre son corps».

Que ce soit clair: les travailleuses du sexe ne «vendent pas leur corps»: elles offrent des services sexuels. Dire qu’une personne «vend son corps» sous-entend qu’une fois qu’on a payé, on peut faire tout ce qu’on veut de cette personne. Or, c’est faux, les règles du consentement s’appliquent toujours, même dans une relation transactionnelle. Ce n’est pas parce qu’on paie une travailleuse pour une masturbation qu’on peut l’amener à faire quelque contre son gré. Ceci inclut, bien entendu, l’instrumentaliser pour étoffer un point de vue victimisant. Elle reste avant tout un être humain, et non un objet qu’on peut utiliser à sa guise.

L’article met l’emphase sur le fait qu’acheter des services sexuels est un crime, c’est illégal. Or, les nouvelles infractions introduites par C-36 criminalisent l’achat, la vente, la publicité, et les tierces personnes dans l’industrie du sexe. Après avoir consulté des organismes qui existent par et pour les travailleuses du sexe, ainsi que des travailleuses elles-mêmes, la loi C-36 n’est pas quelque chose qui est salué dans le milieu. Au contraire, elle a été maintes fois dénoncée par l’organisme Stella, à Montréal, ainsi que par le projet L.U.N.E, dans la ville de Québec. Mettre l’emphase sur la criminalisation du travail du sexe, ce n’est pas protéger les travailleuses du sexe, mais les mettre potentiellement davantage en danger, car cela les amène à s’isoler davantage. Ce n’est pas parce que quelque chose existe dans le Code criminel que c’est nécessairement dans l’intérêt des personnes visées.

Ensuite, on mentionne le travail de Dre. Nadine Lanctôt. Bien que son travail soit précieux dans le domaine de la protection de la jeunesse, il est durement simplifié, voire manipulé, aux fins de l’article: On choisit des bouts d’entrevue durs, deux ou trois phrases parmi une vingtaine d’entrevues détaillées, soit une vingtaine d’exemples sur des milliers de travailleuses du sexe. On souligne une étude faite auprès de filles de centre jeunesse. Or, une personne ayant vécu dans la prostitution étant mineure est beaucoup plus susceptible à l’exploitation qu’une personne adulte. Vivre avec les traumas d’agressions vécues dans l’enfance et l’adolescence n’est pas du tout comparable au choix que fait une adulte de travailler dans un salon de massage et de choisir d’en continuer sa carrière chez elle. Dire que les deux choses s’équivalent est d’une violence frappante tant pour les victimes mineures d’exploitation que pour la travailleuse adulte qui fait le choix de travailler comme bon lui semble. 23% de femmes dans le domaine qui ont des symptômes de stress post-traumatique, ce n’est pas négligeable, mais qu’en est-il du reste? On n’a pas besoin d’être travailleuse du sexe pour être exposée au trauma ou faire de la dissociation. Rappelons que, selon le CALACS, une femme sur 3 au Canada a été victime d’au moins une agression sexuelle depuis l’âge de 16 ans. Est-ce qu’on peut se demander dans quelle proportion existe un syndrome de stress post-traumatique dans l’industrie du sexe versus d’autres emplois, ou encore, dans l’expérience de vie d’autres femmes en général? Que veulent dire réellement ces chiffres?

Bref, si on veut améliorer le sort des travailleuses du sexe, il est primordial, dans un premier temps, de pouvoir faire la différence entre exploitation sexuelle et travail du sexe. Dans un deuxième temps, il faudrait écouter les travailleuses du sexe quant à leur vécu, leur réalité, leurs choix, leurs vies, et ce, de manière ouverte. Pas seulement quand c’est des histoires à s’en arracher le cœur. Fermer les yeux à la complexité de leur univers, c’est potentiellement mettre en danger des personnes qui vivent déjà en marge de la société. Pas parce que c’est toutes des victimes, mais parce qu’on choisit, en tant que société, de les étiqueter, de parler à leur place, les marginaliser, et les faire taire. Je ne nie pas qu’il existe des travailleuses du sexe qui ne vivent pas de difficultés, au contraire, ma profession d’intervenante m’a amenée à voir la dure réalité de plusieurs de ces femmes. Il y a des organismes qui peuvent en témoigner largement plus que moi. L’organisme Stella souligne que, bien que pour les autres types de travail, il y a des mesures contre les abus (syndicats, droit du travail par exemple), le travail du sexe est le seul dont les conditions de travail sont passées sous silence, et on cherche plus à l’abolir qu’à améliorer les conditions dans lesquelles œuvrent bon nombre d’hommes et des femmes.

Enfin, il est important de se rappeler que les questions de choix, de libre arbitre et du capitalisme sont bien plus complexes que l’on imagine, et vont au-delà d’une moralité qui place le travail des unes en dessous du travail des autres.

Mariana Montoya

Québec