Le plan du MAF pour contrer l'intimidation

Le 18 juin, la ministre de la Famille du Québec annonçait l'intention de son ministère de lutter pour contrer l'intimidation. Accompagnée du premier ministre et de députés des partis d'opposition, elle souhaite «mobiliser les différents acteurs concernés et dégager des orientations et des pistes d'action en vue de l'adoption d'un plan d'action concerté». À cette fin, le 2 octobre, un colloque abordera «le phénomène de l'intimidation à tous les âges, des tout-petits aux aînés, dans le monde réel et dans le monde virtuel».
En apprenant la nouvelle, des retraités de l'éducation et de la santé ont cru bon offrir leur collaboration. Depuis 2003, ils ont développé leur expertise pour contrer l'intimidation auprès de plusieurs milliers de familles du Québec et, depuis 2008, auprès d'autant de familles de France. Entre 1980 et 2000, ils avaient déjà prolongé l'action des législateurs visionnaires qui avaient fait du Québec la seule autorité nord-américaine à interdire la publicité ciblant les enfants de moins de 13 ans. Ces retraités sont convaincus que pour contrer l'intimidation avec succès, il faut privilégier les interventions en amont et neutraliser l'influence négative de la télévision et d'autres écrans.
 L'approche qu'ils proposent à la ministre s'inspire de deux initiatives datant de 2001. La première, québécoise, vient du Conseil supérieur de l'Éducation (CSÉ), la deuxième vient de l'Université Stanford, en Californie. La combinaison de ces deux sources a donné lieu à un programme de prévention inédit qui a permis de faire diminuer de moitié les cas de violence physique et verbale dans plus de 300 écoles des deux côtés de l'Atlantique, en plus de favoriser l'adoption de saines habitudes de vie.
> Initiative québécoise
En février 2001, le CSÉ remettait au ministre de l'Éducation un Avis sur la hausse du nombre d'élèves du primaire aux prises avec des difficultés de comportement. Leur nombre avait triplé entre 1985 et 2000. Le rapport précise que cette hausse avait été causée par trois facteurs : structure familiale plus fragile, encadrement parental plus faible et «exposition répétée aux modèles violents véhiculés par les médias».
> Initiative californienne
Par un curieux et heureux hasard, l'Avis du CSÉ a été publié quelques jours à peine après la divulgation des résultats d'une étude réalisée par des chercheurs de l'École de médecine de l'Université Stanford qui avaient créé et expérimenté, dans deux écoles de San José, un programme nommé SMART, acronyme de Student Media Awareness to Reduce Television. Titre que l'on pourrait traduire par «Vigilance médiatique des élèves pour réduire le temps-télé». L'étude a démontré que le programme SMART avait fait diminuer la violence physique et verbale de 40 et 50 %.
Après avoir pris connaissance de l'impact positif de la réduction du temps passé devant un écran sur le comportement des enfants, on a combiné le programme californien au diagnostic du CSÉ et on a mis au point dans la région de Québec un programme de prévention inédit. Ce dernier comprend des activités destinées à motiver les enfants et mobiliser les parents en faveur de la réduction volontaire, planifiée et réfléchie du temps-écran. En janvier 2003, Carrefour-Éducation publiait un article sur le Défi de la Dizaine sans télé lancé en partenariat avec l'association des comités de parents ACP 03-12.
Au cours de l'année scolaire 2003-2004, le Défi a été expérimenté dans 11 écoles primaires de Bellechasse, Charlevoix et dans la Basse-Ville de Québec, ainsi qu'à l'école secondaire Louis-Jacques-Casault, à Montmagny. Le bilan détaillé du projet réalisé dans ces écoles a été remis aux ministères de la Sécurité publique du Québec et du Canada en juin 2004.
Détresse psychologique des jeunes : terreau fertile pour l'intimidation
En mars 2014, la Presse canadienne rapportait une augmentation rapide du nombre d'adolescents de 12-17 ans qui s'automutilent. «Les services de santé mentale canadiens sont débordés face au nombre grandissant d'ados qui se présentent aux urgences avec des blessures auto-infligées et des pensées suicidaires. Leur nombre a doublé en 10 ans.
Cinq années plus tôt, la Direction de Santé publique avait publié un Rapport sur la détresse psychologique des élèves du primaire (4e et 6e année) et du secondaire (I et III).
En 4e année : niveau élevé de détresse psychologique chez 27 % des filles et 15 % des garçons.
En 6e année, niveau élevé de détresse psychologique chez 21 % des filles et 17 % des garçons.
En secondaire I et III : le pourcentage d'élèves manifestant un niveau élevé de stress a augmenté de 10 % en 5 ans. On est passé de 27 % des élèves en 1987 à 37 % en 1992-1993.  
Par ailleurs, en 2012, Jeunes en Forme Canada publiait comme chaque année son Bulletin de santé. On constatait que le temps-écran des jeunes, tous écrans réunis, avait dépassé les 54 h/semaine
Malgré l'augmentation du temps-écran, qu'en est-il de la qualité des contenus?
En mars 2012, des chercheuses universitaires de l'Indiana et de l'Illinois dévoilaient le nombre de scènes d'intimidation véhiculées dans les 50 émissions préférées des enfants de 2 à 11 ans.
• Neuf émissions sur 10 contenaient des scènes d'agressions dites «sociales» : commérages, railleries, insultes, diffamation.
• En moyenne 14 scènes à l'heure, donc une aux quatre minutes.
• Dans 8 cas sur 10, les agressions «sociales» sont verbales et destinées à ridiculiser ou miner l'estime de soi des victimes.
• Les agresseurs sont rarement punis et les scènes font rire.
• Comparées aux agressions physiques, les agressions sociales sont moins susceptibles d'entraîner des réprimandes.
Les auteures de l'étude concluent que ce type d'agressions vues à la télé présente plus de risque d'imitation et de transmission que les agressions physiques.
Or, on sait pertinemment que l'augmentation du temps-écran entraîne la diminution des interactions avec autrui. C'est ce qu'expliquait en 2010 le Dr Aric Sigman dans une présentation devant le Quality of Childhood Group du Parlement de l'Union Européenn.
La hausse du temps-écran affecte quatre éléments reliés à l'adoption de saines habitudes de vie : moins d'activités physiques et sportives, moins de lecture, moins de conversations en famille et entre amis ainsi que moins de sommeil. Ces éléments contribuent au sous-développement des habiletés sociales, à la baisse des résultats scolaires et à la hausse du décrochage. Cela est confirmé par des études publiées au cours de la dernière année (2013-2014) en provenance de l'Iowa, du Minnesota, du New Hampshire, de l'Oregon, de l'Australie et de 6 pays d'Europe.
• Le temps passé devant l'ordinateur a des répercussions négatives sur le poids et l'humeur.
• Limiter le temps-écran améliore le sommeil, les notes et le comportement.
• Moins on regarde la télé, plus on est mince, meilleurs sont nos résultats scolaires.
• Les mordus de jeux vidéo sont moins aptes à maîtriser leur comportement agressif.
Désintoxication numérique des jeunes en Asie et en Amérique
Subitement, au cours de la dernière année, la désintoxication est devenue un enjeu majeur de santé dans plusieurs régions du monde. En août 2013, on annonçait la mise sur pied de camps de désintoxication numérique au Japon, en Chine et en Corée du Sud. En septembre 2013, une clinique de désintoxication ouvrait ses portes dans un Centre médical de Pennsylvanie. Le traitement de la cyberdépendance a maintenant une adresse à St-Augustin, près de Québec.
Dans le monde médical, on déplore la propagation fulgurante d'une nouvelle forme de névrose, la nomophobie : des adolescents souffrent d'anxiété à l'idée de passer la nuit sans leur téléphone.
Approche de prévention essentiellement éducative
Le succès remporté par la réduction du temps-écran dans des centaines d'écoles repose sur des facteurs avant tout éducatifs : aiguiser le jugement critique des jeunes, augmenter leur pouvoir sur la technologie, valoriser la vigilance parentale, améliorer la complicité parents-enseignants, mobiliser la communauté et faire rayonner l'école.
Cette approche innovatrice touche quatre domaines du Programme de formation de l'école québécoise (PFÉQ) : vivre ensemble et citoyenneté, environnement et consommation, médias et communication, santé et bien-être. Cette proximité avec l'éducation nationale explique pourquoi les enseignants considèrent l'énergie investie dans le projet Edupax rentable au plan pédagogique.
Intervention au New Hampshire
Puisque le gouvernement québécois a le courage de remettre l'intimidation à l'ordre du jour et de consulter la population, il n'est pas superflu de signaler que la consommation médiatique est une question délicate et requiert des précautions comparables à celles concernant la baignade dans la piscine familiale et celle du quartier : clôtures sécuritaires, mises en garde, règlements, surveillance et cours de natation.  
Au New Hampshire, des préoccupations semblables à celles de la ministre québécoise de la Famille semblent avoir inspiré la Gouverneure de l'État. Le 6 décembre 2013, elle annonçait une initiative de son ministre de la Justice en collaboration avec l'organisme Media Power Youth. On va se servir de l'éducation médiatique pour contrer et prévenir la violence juvénile en mettant l'accent sur le pouvoir des jeunes.
Complicité avec 20 000 familles    
Carrefour-Éducation a publié des reportages sur le projet québécois de réduction du temps-écran. Au cours des dernières 10 années, des écoles québécoises ont proposé le Défi sans écrans aux familles dans plus d'une centaine de milieux, notamment en 2011 au Saguenay, où Québec en forme a réalisé une vidéo de quatre minutes.
En France, on s'inspire de l'approche québécoise
En mai 2008, une première école d'Europe expérimentait le programme de prévention québécois à Strasbourg. La ministre d'État chargée de la Famille, Nadine Morano, est intervenue devant les élèves et les parents de cette école en exprimant publiquement le souhait que le programme puisse s'étendre dans tout son pays.
Dès janvier 2009, le magazine Non-Violence Actualité publiait un numéro complet sur le Défi sans écrans dont le contenu a été repris dans la plaquette Les écrans : grandeur et dépendances. Dix mois plus tard paraissait une brochure intitulée Faut-il interdire les écrans aux enfants?. Les deux coauteurs, le philosophe Bernard Stiegler et le pédopsychiatre Serge Tisseron, malgré des divergences, exprimaient leur appui au Défi sans écrans.
En six ans, le nombre d'écoles et collèges de France où l'on a proposé aux élèves le Défi sans écrans approche les 200. Chaque année, depuis 2008, l'Institut Éco-conseil garde à jour la liste des établissements participants. En juin, TV5 Monde publiait un article sur la désintoxication numérique où l'on apprend que le décrochage des écrans «dans les établissements scolaires de France s'inspire de l'approche canadienne».
L'environnement audiovisuel affecte le comportement et l'alimentation des enfants  
En juin 2001, la Fédération canadienne des enseignants dévoilait les résultats d'un sondage mené de l'Atlantique au Pacifique. 70 % des Canadiens reconnaissent l'influence de la télé-violence sur le comportement des enfants; le pourcentage atteint 76 % au Québec.
En octobre 2011, une étude conjointe de l'Université de Colombie-Britannique et de l'Université de l'Illinois confirmait les bienfaits obtenus grâce à la loi québécoise interdisant la publicité aux moins de 13 ans.
En octobre 2013, le Bulletin de l'Association pour la Santé publique du Québec publiait un numéro spécial pour son 70e anniversaire. On y retrouve un article intitulé Pour la prise en compte de l'environnement temps-écrans dans la promotion de saines habitudes de vie.
En janvier, l'Association québécoise des cadres scolaires (AQCS) publiait un article dans la revue Le point sur le monde de l'éducation ; contrer l'intimidation et la violence à l'école. L'article s'intitulait : Réduire le temps-écrans pour réduire la violence à l'école : une formule éprouvée.
Projet de société
Les enseignants retraités souhaitent sincèrement que l'initiative du ministère de la Famille connaisse le succès et devienne «le coup d'envoi d'un projet de société». Les retraités regroupés autour de l'organisme Edupax mettent leur expertise à la disposition des intervenants et décideurs concernés et proposent de la soumettre à une expérimentation contrôlée dans des écoles primaires ou secondaires où le personnel et le conseil d'établissement décident d'unir leurs efforts.
Jacques Brodeur, Edupax, OSBL
Trois-Rivières