Le Phare: un projet téléguidé, sans acceptabilité sociale

En dépit de l’absence d’acceptabilité sociale et de vives critiques, les autorités de la Ville de Québec ont gardé le cap dans le projet Le Phare en appliquant encore une fois, lors du conseil municipal du 17 décembre 2018, l’article 74.4 de la Charte permettant ainsi la réalisation de ce méga projet. Les deux séances publiques d’information et la consultation publique tenues par la Ville de Québec au cours des dernières semaines ont pourtant fait état de véritables préoccupations et inquiétudes de la population, particulièrement les résidents du quartier St-Louis et des secteurs avoisinants, face à un projet empreint de démesure et en contravention avec le PPU et sa règlementation de 2012.

Plusieurs citoyens entendus lors des séances publiques avaient des arguments sérieux et une compétence dans leur domaine d’intervention. Des urbanistes sont venus affirmer haut et fort que la hauteur du projet Le Phare est indéfendable (65 et 51 étages). Des architectes ont rappelé que les grands principes qui doivent guider ce genre de projet est entre autres une densité douce, ce qui n’est pas le cas ici. Même l’Ordre des architectes du Québec est venu rappeler à la Ville son doute sur l’intégration harmonieuse du projet à son environnement. D’autres sont venus dénoncer que la question environnementale était négligée dans ce projet. En outre, il faut rappeler qu’aucune évaluation sérieuse et documentée n’a été produite lors des séances d’information sur l’ampleur des fonds publics qui seront dépensés pour permettre la réalisation du projet Le Phare. Au contraire, sur ce point, les représentants de la Ville ont avoué que des évaluations de coûts étaient actuellement en préparation. Rien pour rassurer la population à cet égard sur l’émergence d’augmentations futures des taxes municipales!

Québec est une ville patrimoniale, historique, chaleureuse et à échelle humaine, dont la réputation est certainement à l’opposé d’une course aux plus hauts gratte-ciels au Canada. Peut-on vraiment défendre la construction de tours de 65 et 51 étages sur la base de l’argument qu’il s’agira de la plus haute tour à l’Est de Toronto? Si c’est la vision de l’administration municipale pour le développement urbain de Québec, il faut s’en inquiéter!

Lors de la séance d’information du 30 octobre dernier, la représentante de la Ville affirmait que la Ville aurait souhaité entendre des propositions des citoyens sur d’autres concepts que le projet actuel du Phare. Comment justifier une telle remarque en se rappelant la forte participation citoyenne à l’élaboration du PPU de 2012! N’était-il pas de la responsabilité de la Ville de demander à tout promoteur de présenter d’abord un projet respectant le résultat du processus démocratique d’élaboration de ce PPU et de la règlementation qui a suivi? D’ailleurs, c’est pendant cette soirée du 30 octobre que les citoyens ont appris que la Ville de Québec n’avait jamais reçu du promoteur Groupe Dallaire avant le dévoilement du projet de 65 étages en 2015 une proposition de développement de ces terrains qui rencontrait les exigences du PPU de 2012 et de la règlementation.

Pendant les séances du conseil municipal du 5 novembre et du 17 décembre derniers, monsieur le maire a dit avoir honte de l’entrée ouest de la ville. À cet égard, la principale justification entendue des représentants de la Ville pour soutenir ce projet de grande hauteur est plutôt que si le Phare n’est pas construit, tel que présenté (tours de 65 et 51 étages), nous allons nous retrouver avec quatre blocs ou bâtiments sans vie, sans place publique et sans salle de spectacles! C’est vraiment faire peu de cas du talent et de l’originalité de nos architectes et aussi du fait que la Commission d’urbanisme de la Ville de Québec est justement là pour s’assurer que tout projet satisfait les meilleurs critères reliés à l’urbanisme.

Revenons sur l’astuce légale d’utiliser l’article 74.4 de la Charte de la Ville. Même s’il est vrai comme le disait la vice-présidente du comité exécutif que le PPU de 2012 peut être modifié sans tenir un référendum, rien n’oblige une démocratie municipale à se limiter aux conditions minimales de la loi. La Ville de Québec peut être plus transparente et aurait avantage à soumettre un tel projet d’envergure à un processus référendaire de l’ensemble des citoyens de la Ville. Le développement et la croissance de plusieurs secteurs de la Ville risquent d’être pénalisés par la grande concentration d’espaces commerciaux de ce projet et le déplacement des entreprises et commerces, alors qu’en plus, la ville déborde de condos résidentiels. Rappelons que lors de la consultation publique du 21 novembre dernier, l’organisme Vivre en ville a rappelé que ce projet risquait d’entraver d’autres projets ailleurs dans la ville.

Rappelons que l’article 74.4 de la Charte de Québec a aussi servi dans un autre dossier important de développement urbain, soit l’implantation récente du magasin IKEA dans le secteur Cap-Rouge. En effet, alors même que la loi prévoyait la tenue d’un référendum pour modifier le zonage de ce secteur, la Ville a fait fi de cela, sans tenir aucune séance d’information publique, lorsqu’elle a utilisé l’article 74.4 de sa Charte pour permettre la construction du magasin IKEA sur les terrains du promoteur Groupe Dallaire/Cominar.

Pourtant, le 19 juillet 2018, le gouvernement du Québec a mis en vigueur le Règlement sur la participation publique en matière d’aménagement qui vient encadrer depuis l’adoption du projet de loi 122, en vertu des modifications à la Loi sur l’Aménagement et l’urbanisme, toute politique municipale de participation publique incluant celle de la Ville de Québec. Il faut se demander pourquoi la Ville de Québec retarde tant l’adoption de sa nouvelle politique sur la participation publique et fait en sorte que la démarche de consultation du projet Le Phare n’y soit pas soumise. La Ville de Québec a mis plus de détermination à faire abolir le processus référendaire par l’ancien gouvernement Couillard qu’à permettre à la population de Québec d’influencer de façon consensuelle la réalisation du projet Le Phare.

En terminant, il est pour le moins inquiétant que le projet de transport structurant et de tramway ait été planifié étroitement en tenant compte de la réalisation quasi certaine du projet Le Phare. Est-ce à dire que la ville ne peut plus revenir en arrière et que le tracé dans Sainte-Foy du projet de transport structurant et de tramway est absolument lié à la construction de tours de 65 et 51 étages? Si tel est le cas, est-ce que cela influence le tracé du tramway au point que celui-ci ne pourra desservir directement l’édifice Marly (au moins 3000 employés), mais plutôt qu’il pénalisera des centaines de résidents du boulevard Pie XII et d’autres rues avoisinantes?

Le projet gargantuesque du Phare modifiera drastiquement la porte d’entrée de la ville de Québec et enracinera pour plusieurs décennies l’image de Québec en tant que ville de gratte-ciels. Notre ville n’a pas intérêt ni besoin pour se développer de manière harmonieuse de nourrir les mêmes ambitions de villes comme New York ou même Toronto.

Les citoyens de Québec méritaient d’être mieux écoutés sur ce projet, d’avoir en main une information la plus complète possible, et de pouvoir se prononcer selon les nouvelles règles que le gouvernement du Québec a édictées pour une participation publique des citoyens plus efficiente et légitime, et ce, de manière à réaliser un projet au bénéfice de tous et non pas un projet téléguidé sans légitimité démocratique ni sociale.

Roch Maltais

Avocat 

Québec