Maquette projetée du Phare

Le Phare, un projet contre nature

Chicago est la ville qui a donné naissance aux gratte-ciel. Louis Sullivan, architecte (1856-1924), en est la référence. Au-delà de cette nouvelle façon de construire, en hauteur, faite de gratte-ciel, Sullivan avait un rêve: celui de faire entrer la nature dans les villes. Qu’en est-il à Québec?

Curieusement, à Québec, on fait l’inverse. On a un lien exceptionnel avec la nature et, pour faire comme «toutes les grandes villes du monde», on usera d’un seul gratte-ciel pour s’affirmer et briser ce lien qui nous distingue: le projet immobilier Le Phare, sans égard pour le paysage, en s’appropriant un pan de ciel, sinon l’horizon tout entier, viendra rompre ce lien avec la nature, brutalement, lourdement, sans élégance.

C’est sans doute le dernier coup de bélier d’une «génération qui a mangé la poule plutôt que les œufs», s’accaparant ainsi du capital plutôt que de ne profiter que des intérêts en sauvegardant le patrimoine pour les générations futures.

«L’architecture est le miroir de la société», disait Sullivan. À l’heure où les gens se mobilisent afin de sauver la planète, rompre ce lien d’une ville avec la nature n’est pas la meilleure idée, c’est à contresens et être contre nature.

Nature

Opter pour des édifices en hauteur, à Québec, voire des gratte-ciel, sans composer avec le paysage, tant urbain que naturel, est hasardeux, voire risqué: Québec est une ville horizontale.

Rien de banal dans cette horizontalité. Elle épouse les contours de la vallée du Saint-Laurent, creuset de l’ancienne mer de Champlain, bordée par les Laurentides au nord et les Adirondack au sud. Dans sa partie principale, la ville s’étale le long d’un roc étroit, pointant vers l’est, tout au loin, là où les eaux de la mer de Champlain sont retournées, à des centaines de kilomètres, il y a des centaines d’années, vers l’Océan Atlantique.

Il est là le grand geste de la ville de Québec: à l’horizontale, bien campé dans le paysage, pointant vers l’est, franc comme le roc sur lequel siège la ville depuis des siècles, avec, en bas, sur son flanc sud, un mince filet de mer de Champlain, devenue depuis fleuve Saint-Laurent, qui perdure.

La ville de Québec loge dans la vallée du Saint-Laurent, ancienne mer de Champlain, immense espace ouvert sur le ciel et l’horizon. Richesse insoupçonnée.

Points de vue

Tout observateur l’aura remarqué: le ciel de Québec, avec ces points de vue multiples vers l’horizon, est une valeur recherchée. L’annonce récente de trois projets est révélatrice: l’un prend le ciel sans détour, le second s’y avance, et le troisième le redonne.

Le premier projet, Le Phare, investissement immobilier avec centre commercial et mixité des fonctions, bénéficiera de la mise en place d’un système de transport structurant, le tramway. Cet élément, essentiel à la réussite du projet, permet de rentabiliser des édifices plus massifs, en hauteur, au-dessus du podium: gratte-ciel, vues imprenables, prise du ciel de Québec, prise de capital.

Le deuxième projet implique la transformation, en parc, du terrain de l’ancienne église St-Vincent-de-Paul, côte d’Abraham. «Si vous allez voir le point de vue que ça donne, c’est magnifique», disait le maire. Effectivement, les couchers de soleil, à l’ouest, au-dessus des montagnes, peuvent y être admirés. Par contre, le temps presse, car les derniers édifices construits du centre-ville, un peu trop haut, masquent en partie le spectacle: édifices en hauteurs, vue partielle, «ville qui s’enfonce», horizon qui se referme.

Le troisième projet prend une autre allure, rarissime, voire exceptionnelle: la démolition, lors de rénovations, des six étages supérieurs de la tour principale de l’hôpital Hôtel-Dieu du Vieux-Québec, à la demande de la congrégation des Augustines. Tout promeneur a déjà vu son regard gêné par ce bâtiment, trop haut, mal-conçu, mécanique au toit bien visible: prise de décision, harmonisation des hauteurs, horizon retrouvé, immensité à perte de vue.

Le rêve

Il est fascinant de constater l’admiration du maire de Québec pour les «miroirs d’eau», résultat d’un voyage à Bordeaux, en France, où l’on a aménagé, en 2006, Place de la bourse, un large plan d’eau qui reflète, de manière spectaculaire, l’environnement, tout autour. Fascinant de constater qu’ici, à Québec, nous l’avons déjà ce «miroir d’eau», ce spectacle, devant nous, en nous, déployé vers et dans l’horizon. Le maire pourtant, ne le voit pas: l’horizon de Québec est un bien commun.

Et si «Venise reflète ses palais dans ses eaux», on constate aisément que l’horizon de Québec se reflète et s’inverse dans le regard des visiteurs et des gens de Québec, imprégnés et éblouis par la beauté du spectacle, du paysage: c’est l’assise même du rêve. Il est là, le «miroir d’eau». Horizontalement, au bout d’une rue, au cœur d’une place, d’un belvédère, d’un parc… d’édifices et de lieux bien conçus. Avec tous ces «reflets», Québec devient ainsi un écrin serti de diamants.

Louis Sullivan, architecte, considéré comme l’initiateur des gratte-ciel, avait le rêve de faire entrer la nature dans les villes. La ville, si elle est authentique, est ancrée dans le rêve tout comme le rêve s’ancre dans la ville: c’est indissociable.

La recherche d’une composition urbaine équilibrée dans le paysage est souhaitable. La ville de Québec se déploie et s’ouvre vers l’horizon, vers la «mer», vers le rêve, en accord avec la nature: la verticalité est acceptable à Québec, nul doute, mais la juste mesure reste de mise, toujours.

Nous sommes riches, parce que nous avons un horizon. C’est notre capital.

Mario Jobin, architecte
Québec