La ministre de la Culture du Québec a annoncé fin mai son intention de protéger l’église du Très-Saint-Sacrement pour éviter sa démolition.
La ministre de la Culture du Québec a annoncé fin mai son intention de protéger l’église du Très-Saint-Sacrement pour éviter sa démolition.

Le patrimoine national pour mieux s’aimer

POINT DE VUE / Au Québec, la plus grande sensibilisation au patrimoine et à son rôle se vit sur le réseau de TV5Monde. Chaque semaine, des émissions émouvantes nous présentent la richesse historique et culturelle de notre mère patrie. Des Racines et des ailes, Secrets d’histoire, souvent Envoyé spécial et régulièrement aux nouvelles de 13h sur France 2, on nous présente une région, un terroir, un monument, une pratique agricole, un artisan, un artiste, une restauration selon les règles de l’art, commune, château, maison, moulin, usine modèle, commerce et industrie, paysages, rivières, état de l’environnement, le discours toujours porté par des passionnés au verbe lumineux.

L’historien photographe Pierre Lahoud qui a participé à une émission sur le Québec diffusée à l’automne me racontait que l’équipe de production se résume à trois personnes, un réalisateur, un cameraman et un ingénieur du son. Tout le travail se fait sur le terrain, avec des passionnés locaux ou régionaux qui ont tout déterré sur leur coin de pays et qui nous livrent leur connaissance savante enrubannée dans le langage du cœur.

Le patrimoine demeure avant tout affaire de cœur, d’amour du pays, de fierté d’un passé révélateur de sens. Une bonne partie de la production se fait du haut des airs, sans refuser l’usage de drones. On se promène partout et en vitesse, on s’arrête aux points les plus touchants. Des Racines et des ailes est diffusée dans plus de 180 pays et chaque émission de deux heures atteint 4 millions de téléspectateurs dans l’hexagone. On nous vend la fierté d’un peuple, son enracinement, son inventivité, son habileté, l’harmonie du paysage naturel aux paysages culturels, on se focalise essentiellement sur la réussite et la beauté, matérielle et immatérielle toujours liée à des gens ordinaires. Le patrimoine fait la gloire de la France et demeure un élément majeur de son économie, de sa réputation, de sa qualité de vie.

L’approche québécoise de la sensibilisation au legs des anciens est bien différente. Les médias nous en parlent toujours en s’attristant sur une démolition de maison vénérée, sur la fermeture d’un dépôt d’archives régionales servant trois MRC qui se fichent de la mémoire collective, sur le vandalisme d’un moulin de 150 ans ou d’un cimetière, sur la négligence d’une municipalité, d’un ministère et plus encore. Toujours l’état de crise, sans arrêt les hauts cris. Ce procédé ternit l’argenterie. Une société avance en montrant le beau, la réussite, le stimulant comme nous l’enseignent les Français et bien d’autres pays. La protection du patrimoine naît d’un nationalisme illustre la diversité planétaire et agrémente notre plaisir de vivre.

Nos ancêtres nous ont laissé un fabuleux territoire. Les premiers colons ont relevé le défi des grands espaces en inventant un commode cadastre, en mettant au point une maison chaude et fonctionnelle, en repensant les modes de transport et le costume pour rencontrer la cadence climatique des étés et des hivers, ils ont réinventé agriculture et élevage, d’efficaces techniques de conservation des aliments et du fourrage. Quand on additionne tous ces éléments, on se rend compte que nos aïeux ont inventé un pays, le nôtre, original et pédagogique.

Dans cet apprentissage, les autochtones, les Britanniques, les États-Uniens se sont ajoutés à la France pour aboutir à l’espace généreux enraciné que nous offrons au monde. Et il ne faut jamais oublier dans ce parcours la contribution de Saint-Pierre de Rome qui signe partout nos régions et nos villes dans la toponymie, l’architecture, l’éducation, les activités sociales, des clercs qui nous ont maintenus dans la civilisation. Nos églises et leur trésor sont nos châteaux de la Loire comme je l’écrivais il y a 50 ans qui expliquent notre âme, notre goût et notre manière. Il faut savoir les faire parler. Le Québec demeure un pays catholique émouvant dans son héritage religieux omniprésent. Notre terre en est une de fierté, d’enracinement et d’ouverture sur le monde.

Il faut le montrer comme les autres le font. Et l’été qui vient aurait dû en être un de découverte de ce pays de nos amours. Ce pays devrait être actuellement l’objet de mille promotions dans tous nos médias, ce qui n’est tragiquement pas le cas. Passer voir l’autre, découvrir les pays dans le pays avec des guides férus de leur espace et de leur lumière.

Les années 1960 et 1970 ont été des années de patrimoine, le début d’un temps nouveau. Des milliers de passionnés ont alors acquis une maison ancienne et l’ont restaurée, meublée d’un passé inventif, original et habilement fabriqué. Les éditeurs ne fournissaient pas de publier sur des sujets aussi étonnants que l’histoire de la berçante, la typologie des clôtures de perches de cèdre dans le Bas-Saint-Laurent, l’art de tirer une blague à tabac d’une vessie de porc. Le Québec était un chantier de restauration avec la création d’arrondissements historiques, partout on reconquérait les terres ancestrales, les boutiques d’antiquaires poussaient comme des champignons et le ministère de la Culture bourdonnait du travail de spécialistes dans tous les domaines appliqués à de nombreux inventaires. Les publications en patrimoine étaient des best-sellers. De grandes séries télévisuelles nourrissaient une population affamée de connaissance des anciens et d’un art de vivre simple, autarcique.

Tout cet élan s’est effondré au début des années 1980. La régionalisation de la culture sans véritable direction à Québec n’a pas donné les résultats attendus. Les municipalités n’ont pas vraiment suivi dans la mise en valeur enracinée de leur territoire.

Le ministère des Affaires municipales n’a pas été partie prenante dans l’élan de protection et de revitalisation nécessaire, l’Union des municipalités n’a pas été assez proactive dans la sensibilisation des élus. Nos médias, Radio-Canada en tête, ont mis la clef dans la boîte de la diffusion, trop préoccupés à nous vendre un autre pays et une autre culture. Le ministère de la Culture a continué de protéger les biens d’intérêt national.

Il faut voir le niveau des investissements de l’État dans le patrimoine religieux. Le rapport récent de la Vérificatrice générale nous donne des pistes pour s’aimer comme les Français en explorant notre patrimoine. Notre avenir en dépend.