Le monde, vu à travers les médias

Affirmer qu'un animateur radio est responsable de la tuerie de Québec est certainement exagéré. Cependant, les médias doivent être bien conscients des effets qu'ils engendrent. Dans les années 60, des chercheurs américains se sont intéressés aux impacts de la télévision. Ces études, dirigées par le professeur George Gerbner, ont mené à l'élaboration de la «cultivation theory». Une théorie parfois critiquée, comme c'est souvent le cas, et maintes fois mise à l'épreuve.
Elle soutient, essentiellement, que les grands consommateurs de télévision ont plus de chance d'être influencés par le message, par le contenu diffusé. Le média influencerait même leur manière de voir la réalité en offrant une vision tronquée de cette réalité. Ces individus vont, avec le temps, voir le monde tel qu'il est dépeint par le média. Un monde de clips, en 140 caractères, dans lequel on intellectualise, où on analyse, commente, parfois avec justesse, parfois avec maladresse, sans recul. C'est voir l'arbre au lieu de la forêt, les médias ne reflétant pas la réalité, mais créant une sorte de réalité alternative ou parallèle.
Si ce grand consommateur de contenu s'abreuve de violence, le monde lui paraîtra plus violent qu'il ne l'est en réalité. Les médias, bien sûr, ne causent pas ou n'encouragent pas la violence. Ils contribuent plutôt à la formation des attitudes et des croyances. Si l'individu consomme des contenus parlant de menaces terroristes, d'immigration, de populations bannies des États-Unis, de burkini, d'atteintes à nos droits et je ne sais quoi, alors son imagination sera nourrie. Si on y ajoute des propos d'un animateur, d'un président, d'un chef politique maladroit et d'un journaliste, voilà que son imaginaire s'emballe. Il croira peut-être que la population musulmane est une menace, ce qui est évidemment très loin de la réalité. Ici, l'imaginaire se cultive sur plusieurs années, un monde se crée. C'est peut-être une partie de la réponse expliquant le geste de l'auteur de la tuerie.
Regarder plus de quatre heures de télévision par jour est susceptible de mener au «Mean World Syndrome». Un syndrome qui nous fait percevoir le monde plus dangereux qu'il ne l'est en réalité. Voir et entendre, en boucle, des victimes, des familles, des témoins, des images, est certainement lourd à porter pour bien des gens. Chez certains, leur vision du monde peut en être affectée. Avec la montée des médias sociaux, l'abondance des contenus, la confusion autour du vrai et du faux, nul doute que les effets psychologiques liés aux drames et aux catastrophes sont bien réels. La théorie de Gerbner doit être approfondie car elle est plus pertinente que jamais.
On sait depuis longtemps que les émotions sont contagieuses, un phénomène appelé «contagion émotionnelle». En 2012, Facebook et l'université Cornell ont mené une expérience sur près de 700 000 utilisateurs du réseau. Leur fil de nouvelles a été modifié. Pour certains, les nouvelles ne contenaient que des mots à connotation négative alors que pour d'autres, que du positif. L'analyse a démontré que les nouvelles négatives engendraient plus de commentaires négatifs et que les nouvelles positives, plus de propos du même ordre. La contagion émotionnelle semble donc se produire également dans un monde virtuel. Une autre démonstration de l'effet que peuvent avoir nos propos et ceux des médias, des journalistes et des commentateurs. 
Il serait vain d'espérer un renversement de la situation. Nous consommons environ 48 heures de médias chaque semaine. Mais on peut souhaiter, à tout le moins, une prise de conscience sur l'effet de nos propos. Dans de très rares cas, ces effets peuvent mener à des gestes tragiques, aux conséquences irréversibles. 
David Crête, Professeur de marketing à l'École de gestion de l'UQTR