Donald Trump

Le mercantilisme de Trump et la gestion de l’offre

Le président Trump a été critiqué par de nombreux experts en commerce international par rapport aux tarifs de 25% et de 10% sur les importations d’acier et d’aluminium parce que ces tarifs engendrent des pertes pour les utilisateurs américains d’acier et d’aluminium qui dépassent largement les gains pour les producteurs américains d’acier et d’aluminium. Similairement, les éléments de l’entente entre les États-Unis et le Mexique concernant le contenu minimum nord-américain pour les constructeurs automobiles ont aussi été accueillis froidement par les experts qui soutiennent que les nouvelles règles vont nuire à la compétitivité des constructeurs opérant en sol nord-américain.

Toutefois, le président Trump n’a que faire des experts. Il a fait fortune dans l’immobilier et cela fait de lui un expert dans tout. Sa façon de concevoir le commerce international reflète la doctrine mercantiliste selon laquelle les importations génèrent des pertes et les exportations génèrent des gains. Il a donc sa propre façon (erronée) d’évaluer les effets de ses politiques commerciales puisque les incohérences du mercantilisme sont bien connues des experts en commerce international et cela depuis les travaux de Hume et Ricardo il y a plus de 200 ans!

Intuitif et fallacieux

Malheureusement, le mercantilisme a la vie dure. Daniel Kahneman dans son livre sur les deux vitesses de la pensée avance que les humains ont tendance à prendre des raccourcis analytiques et à faire des raisonnements intuitifs fallacieux. Le mercantilisme est intuitif et fallacieux et sa promotion en est ainsi facilitée. Les industries qui ont un déficit de productivité sont généralement engagées dans du lobbying pour obtenir de la protection par le biais de tarifs ou changements réglementaires. Ces firmes se servent d’arguments fallacieux pour rallier l’opinion publique à leur cause et solidifier leur influence sur les décideurs. Ainsi, on peut justifier des tarifs sur les importations d’acier qui ne sont pas dans l’intérêt national des États-Unis en avançant qu’on protège des travailleurs.

C’est simple à comprendre et suffisamment court pour être tweeté. La réalité est que lorsqu’un gouvernement acquiesce aux demandes de protection, les firmes protégées sont moins pressées d’investir dans de nouvelles technologies, leur productivité n’augmente pas aussi rapidement que celles des concurrents étrangers et leurs demandes de protection deviennent récurrentes. Il ne faut donc pas s’étonner que les États-Unis ont eu recours à des droits compensatoires et à des mesures antidumping sur les importations d’acier durant les mandats des Présidents Bush (H et W), Reagan, Carter, Nixon et Johnson.

Pourtant, des études en commerce international montrent que les gains engendrés par la concurrence étrangère sont en bonne partie attribuables à la réallocation du travail de firmes à faible productivité vers des firmes à haute productivité. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et il est indéniable que la sortie de firmes à faible productivité engendre des coûts à court terme pour l’économie puisque certains travailleurs prennent plus de temps que d’autres à se retrouver un emploi. Ces pertes à court terme sont le prix à payer pour bénéficier des gains durables de productivité attribuables aux réallocations intra-sectorielle et inter-sectorielle des travailleurs.

Gestion de l’offre coûteuse

Les arguments appuyant l’autosuffisance agroalimentaire et les programmes de gestion de l’offre sont aussi intuitivement fallacieux et inspirés du mercantilisme. La gestion de l’offre réduit l’offre nationale de lait, d’œufs et de volailles pour faire monter les prix des produits primaires. Ces programmes ne fonctionneraient pas sans barrières au commerce. Comme les États-Unis avec ses tarifs sur l’acier et l’aluminium, le Canada se prive d’opportunités d’importation et d’exportation qui feraient augmenter la richesse collective. Les travaux sur la libéralisation des secteurs sous gestion de l’offre publiés dans les revues scientifiques démontrent cela. L’Australie, la Suisse et l’Union Européenne avaient des politiques laitières semblables à celle du Canada et ils s’en sont débarrassées.

L’Organisation de Coopération et de Développement Économique (OCDE) dans son analyse des politiques agricoles du Canada recommande l’élimination graduelle de ces programmes. L’OCDE estime qu’en 2016 les consommateurs canadiens ont payé 3 milliards $ en trop pour leurs produits laitiers, pour une taxe implicite de 79%, comparativement à 15% pour les consommateurs américains. Ces taxes implicites sont régressives parce que les ménages à faible revenu avec des enfants dépensent une plus grande fraction de leur revenu sur les produits laitiers.

L’OCDE estime que les transferts aux producteurs laitiers canadiens et américains pour 2016 correspondaient à 44% et 13% de leurs recettes. Les Américains ont donc des arguments pour que le Canada change ses façons de faire… mais il en va de même du Canada. On peut espérer que le Canada et les États-Unis harmoniseront graduellement leurs mesures de soutien et barrières au commerce et développeront une industrie nord-américaine fortement intégrée, comme c’est le cas pour d’autres filières agroalimentaires. Saputo et Agropur opèrant depuis longtemps des deux côtés de la frontière, il y a déjà une fondation. Les Américains pourraient alors eux aussi apprécier la consommation de vin californien et de fromages fins québécois.

Tendance lourde

Une tendance lourde en agriculture est la diminution du nombre de fermes. Une autre est l’augmentation de la taille des fermes. Ces tendances sont le résultat d’avancées technologiques rapides. L’industrie laitière mondiale traverse une phase de changement structurel. Aux États-Unis, les données les plus récentes du département d’agriculture montrent que la strate de fermes laitières avec un troupeau moyen de 68 vaches (essentiellement la moyenne québécoise) a un coût de production moyen de 37.19US$/100 lb et une productivité de 17137 lb/vache, comparativement à $20.02US$/100 lb et 23016 lb/vache pour la strate avec un troupeau moyen de 2260 vaches.

Ces écarts sont énormes et un « ménage » est en train de se faire car les investissements pour augmenter la productivité contribuent à faire augmenter la production nationale et à faire baisser les prix aux États-Unis. Il y a tout simplement trop de fermes laitières, aux États-Unis… comme au Canada, mais éventuellement les États-Unis bénéficieront de gains de productivité. Au Canada, la réglementation sur les échanges de quotas de production empêche les fermes de prendre de l’expansion rapidement et cela contribue à faire stagner la productivité.

Comme les programmes de gestion de l’offre ajustent l’offre pour couvrir le coût de production des producteurs et isolent les producteurs de la concurrence étrangère, ce sont les consommateurs qui payent pour les problèmes structuraux de productivité. On ne peut pas profiter des gains de productivité, de l’étranger ni d’ici mais nos leaders politiques sont ou bien comme Trump, bernés par leurs intuitions fallacieuses, ou intimidés par les milliards que l’industrie demanderait en compensation advenant l’élimination de ces programmes.

Le producteur d’œuf moyen a un quota valant environ 10 millions $. Un producteur de lait moyen en Alberta en a pour 6 millions$ (1,5 million$ au Québec). Similairement, les actions des manufacturiers américains d’acier ont fait des gains importants lorsque les tarifs américains ont été annoncés et on peut comprendre pourquoi le protectionnisme est défendu si farouchement par certains. Toutefois, Canadiens et Américains devraient s’attendre à mieux de leurs politiciens.

Bruno Larue
Professeur et membre du Centre de Recherche en économie de l’Environnement, Agroalimentaire, Transports et Énergie (CREATE)
Université Laval