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Le mémoire d'une grand-mère

Je me donne la parole en tant que femme, grand-mère, médecin-professeure retraitée de l'Université Laval. Immigrante, je suis ici, chez moi au Québec, depuis 43 ans. En 1971, j'ai décidé d'immigrer parce qu'un voyage au Québec, en 1968, m'avait fait découvrir une société douce, très douce, dans ses rapports humains. Fraîchement diplômée, j'ai traversé seule et j'ai franchi les étapes que l'on m'imposait, même si mon expérience clinique me rendait l'internat de l'époque un peu ennuyant. Cela réglé, j'ai fait mon chemin dans ma nouvelle vie. J'ai toujours pensé, à l'instar de Boucar Diouf, que chaque immigrant à la responsabilité de son intégration.
Je me donne la parole en tant que femme, grand-mère, médecin-professeure retraitée de l'Université Laval. Immigrante, je suis ici, chez moi au Québec, depuis 43 ans. En 1971, j'ai décidé d'immigrer parce qu'un voyage au Québec, en 1968, m'avait fait découvrir une société douce, très douce, dans ses rapports humains. Fraîchement diplômée, j'ai traversé seule et j'ai franchi les étapes que l'on m'imposait, même si mon expérience clinique me rendait l'internat de l'époque un peu ennuyant. Cela réglé, j'ai fait mon chemin dans ma nouvelle vie. J'ai toujours pensé, à l'instar de Boucar Diouf, que chaque immigrant à la responsabilité de son intégration.
Avant l'ouverture de la Commission parlementaire sur la Charte des valeurs et de la laïcité, avant que l'avalanche d'arguments, de circonlocutions et de demi-vérités soient déversées sur nos ondes, je veux vous dire simplement mon point de vue, pas pour vous dire quoi penser, mais pour vous obliger à vous définir par rapport à des propositions claires. Trop de groupes ont intérêt à noyer le poisson.
La laïcité, c'est la séparation des pouvoirs de l'Église et de l'État. On ne peut pas être presque laïc car c'est un tout ou rien. La laïcité exclut le religieux de la sphère publique de sorte qu'elle ne peut pas être ouverte ou fermée. Cela implique, messieurs les recteurs, que les universités publiques, non confessionnelles, doivent aussi être laïques. Pour mémoire, État laïc s'oppose à État théocratique, et j'ai toujours cru que la laïcité était une marche importante du progrès de l'humanité. Demandez aux Iraniens leur avis, eux qui n'avaient jamais vécu sous un régime théocratique avant l'arrivée des Ayatollahs!
Un État laïc doit garantir aux citoyens que les services publics ne sont d'aucune façon influencés par quelque religion que ce soit. Ceci exclut donc le port de signes religieux par tout le personnel de l'État. Par contre, un État laïc ne s'immisce pas dans la vie privée des citoyens, ne gère ni la liberté de conscience, ni le libre arbitre de chacun. Pour cette raison, chaque citoyen a le droit de montrer ou d'exprimer ses convictions religieuses en tout lieu, de la façon qu'il lui plaît, sauf lorsqu'il qui agit en tant que personnel de l'État.
Revenons au port de signes religieux par les employés de l'État. On peut tous s'entendre sur le fait que la croix n'est pas qu'un bijou et que la kippa et le foulard ne sont ni des morceaux de tissu, ni des couvre-chefs. Si ces atours n'avaient aucune signification religieuse, je devrais voir de mon vivant une catholique candidate à un poste de députée arborer un tchador, un médecin juif porter une croix et un ingénieur musulman une kippa. L'employée ou l'employé du secteur public qui porte un signe religieux rompt donc le principe de la neutralité de l'État. Il annonce ses couleurs, ses valeurs, il se publicise avant même de parler. J'aimerais voir la tête d'un certain maire du Saguenay si le directeur de «sa» ville arrivait un beau matin avec un macaron épinglé au veston indiquant «je suis athée». Il aurait raison d'être choqué car dans un État laïc, les convictions et croyances du personnel ne doivent pas être imposées aux citoyens.
Maintenant, passons auxdits bienfaits du multiculturalisme. Bien des opposants au projet de la Charte de la laïcité invoquent le multiculturalisme comme la seule voie du respect des droits individuels, une sorte d'acte de foi. À la limite, pour eux, seuls des attardés peuvent résister à une telle ouverture d'esprit. Pourtant, s'est-on déjà vraiment arrêté aux effets pervers du multiculturalisme? Loin d'être l'outil rêvé de cohésion sociale, le multiculturalisme est facilement un outil d'exclusion sociale, et ceci de deux façons, dont on ne parle pas souvent car ce n'est pas politiquement correct.
Tout d'abord, le multiculturalisme s'est imposé de lui-même pour accueillir les vagues d'immigrants venant de partout, dans le nouveau monde. Il est devenu empiriquement le modèle d'inclusion des immigrants. Ce modèle est maintenant valorisé par l'establishment de démocraties dites développées, et quelque peu hégémoniques. En effet, il favorise le repli des communautés ethniques, généralement immigrantes, qui se tiennent dans leur carré de sable respectif (diviser pour régner), tandis que les dirigeants de la société dite d'accueil garde le contrôle sur les «vraies affaires».
Ensuite, le communautarisme, conséquence directe du multiculturalisme, vient amplifier cette exclusion sociale. Qu'elle soit religieuse, sectaire ou ethnique, la communauté protège, garde bien au chaud ses membres. Il devient alors facile, souvent inconsciemment, d'influencer la vision des nouveaux immigrants, de leur transmettre les préjugés de la communauté au risque de fausser leur perception de la société d'accueil. Les leaders de ces communautés, en particulier religieuses, sont très influents. Ils ont du prestige et n'ont aucun intérêt à diluer leur influence en ouvrant largement les portes. Ils savent que les liens entre les humains, établis sur une base privée, de personne à personne, font tomber bien des barrières.
Voilà, sans détour, ce que je voulais dire. Les débats échevelés de l'automne ont montré combien il est facile de centrer le débat sur des points particuliers, souvent hypothétiques, pour éviter de parler de l'essentiel. Heureusement, l'audition de mémoires, bien réfléchis et bien rédigés, devraient permettre une réflexion plus éclairée. Consacrer plusieurs mois de représentation en commission parlementaire sur cette question fondamentale témoigne d'une rigueur démocratique dont on s'ennuyait. Toutefois, la voix de ceux qui n'osent pas prendre la parole, qui n'ont pas le temps de le faire, ou qui ne sont pas tout à fait libres de s'exprimer publiquement, sera encore absente.
Hélène Leclère, Maria