Le marché de Québec, la politique, l’histoire

La semaine dernière, je déambulais avec bonheur dans les allées festives du marché de Québec. Devant le marché, des pavés de glace se heurtaient les uns aux autres sur le fleuve et la marina dégagée de ses bateaux remisés pour l’hiver.

Derrière le marché, un quartier vibrant d’histoire et d’humanité s’affairait dans ses nombreuses fonctions. À quelques pas de là, la place Royale, appelée la place du Marché au temps de la Nouvelle-France. Deux jours par semaine, le mardi et le vendredi, nos ancêtres y faisaient leur marché et discutaient de leur existence dans ces terres vierges du Nouveau Monde. Il était donc normal de retrouver une place du Marché dans les environs.

Depuis que le marché de Québec existe, il est devenu un lieu convivial où se retrouvent agriculteurs, éleveurs et citadins. Je ne compte plus les apprentissages que j’y ai faits au contact de nos fermiers, toujours avenants, toujours prêts à instruire sur leurs produits les citadins habitués à la nourriture sous scellés des supermarchés. Toujours passionnés, nos fermiers, malgré une vie rendue de plus en plus impossible par les accords internationaux du gouvernement fédéral faits à leur plus grand détriment. Nos fermiers sont les derniers résistants face à la mondialisation sauvage qui nous emportera tous. Au marché, nous savons d’où viennent les produits toujours frais. De chez nous, des terres grasses qui bordent le Saint-Laurent, notre carotide nationale.

J’étais donc là, au marché de Québec, à quelques jours de Noël. Les artisans nous proposaient d’originales décorations, ma fromagère préférée me parlait avec passion de nos fromages qui ne comptent plus les prix internationaux, la marchande de miel au sarrasin dont je faisais provision pour hiverner expliquait à une cliente les diverses fleurs que butinent les abeilles. Mais le cœur, tout en essayant de donner le change, devenait de plus en plus lourd. On finissait, après quelques tergiversations, par crever l’abcès. Tous les marchands à qui je parlais ne voulaient pas déménager à l’ombre de l’amphithéâtre. Lieu dépossédé d’histoire, froid et arrogant.

Bien sûr, on leur avait fait miroiter certains avantages. Néanmoins, la plupart d’entre eux préféreraient rester au marché de Québec. Mais les politiciens avaient évalué qu’à défaut d’avoir les Nordiques, on aurait nos fermiers pour créer un peu d’ambiance aux abords du Centre Vidéotron. Le marché de Québec vivrait donc son dernier hiver au bord du fleuve. On dépossédait ce quartier historique d’une effervescence humaine irremplaçable. Encore une fois, la politique avait tranché dans la chair vive citoyenne, sans égard pour les émotions, les habitudes d’un peuple et… l’histoire. Sans égard, point.

Encore une fois, on met les passeurs de mémoire à la poubelle de l’histoire. Mais cela pourrait être une fois de trop. Si seulement nous le voulions. Car, dans une démocratie, c’est le peuple qui doit avoir le dernier mot sur son histoire. Les politiciens passent. Le peuple avance avec son histoire.

À quelques siècles de là, Marie-Anne Barbel se promenait entre les étals de la place du Marché. Le feston et l’ourlet de ses jupes bruissaient sur les pavés disjoints où s’accrochaient les talons de ses bottillons. Elle a connu aussi la Conquête anglaise pendant laquelle elle a survécu quelques années. Sa maison est restée, droite et fière, sur la place Royale. Son regard bleu traversait l’anse aux Basques et se perdait dans les courants du fleuve par lequel sa famille était venue de France.

Il n’est pas encore minuit. Nous pourrions encore empêcher la fermeture du marché de Québec, haut lieu de convivialité entre concitoyens, d’échanges humains, dans un décor unique au monde. Nous pourrions encore empêcher certains politiciens de mettre à la poubelle un pan de notre histoire et étendre nous-mêmes un baume sur nos blessures causées par les destructions répétées de notre patrimoine. Si le marché de Québec est avalé par la mondialisation au service des plus puissants, nous serons, nous aussi, avalés par ces mâchoires insatiables. Sauvons donc notre patrimoine du marché de Québec!

Huguette Proulx