Le Fonds de solidarité de la FTQ doit abandonner les énergies fossiles

Le Fonds de solidarité de la FTQ vient de rendre public son plan «pour réduire les gaz à effet de serre (GES) et freiner les changements climatiques», lequel propose d’agir en «leader de la transition énergétique juste» en cessant complètement ses investissements dans les projets d’hydrocarbures au Québec, en accompagnant les entreprises et investissant dans une économie faible en carbone.

Ce plan s’inspire également de la position de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) consistant à diminuer de 25 % l’intensité des émissions de ses investissements d’ici 2025. Comme la CDPQ a annoncé un virage important l’an dernier, nous avions salué l’initiative en précisant que cette cible devait rapidement être relevée pour faire face à l’urgence climatique. Force est d’admettre que le Fonds de solidarité n’a pas répondu à ce dernier appel.

Les cibles d’intensité soulèvent des questions. La première est environnementale. Si l’économie stagnait, cette position permettrait de réduire les émissions associées aux placements de 25 %, ce qui serait louable. Par contre, si l’économie mondiale enregistrait une croissance positive d’ici 2025, la réduction de 25 % de l’intensité serait en partie annulée par la croissance des activités des entreprises détenues par le portefeuille. La réduction des émissions pourrait ainsi se limiter en absolu à 15, 10 ou même 0 %.

Dans un tel scénario, le Fonds de solidarité et la CDPQ rateraient complètement le virage rapide que nous devons prendre dans les deux prochaines années pour éviter les effets les plus graves du bouleversement climatique déjà en cours. L’atmosphère n’est pas un ballon qui s’étire ou se replie en fonction de la croissance économique. La quantité de carbone qu’elle peut absorber est fixe, et c’est nous qui devons démontrer la flexibilité nécessaire pour s’adapter à sa capacité.

L’impact financier d’une telle stratégie est également discutable. Si l’économie enregistrait une décroissance importante associée à une récession similaire à celle de 2008, la valeur des actions du portefeuille chuterait fortement. Puisque les émissions, elles, ne diminueraient que très légèrement, il en résulterait une augmentation des émissions par dollar investi et l’atteinte de la cible d’intensité de -25% serait plus ardue. Pour atteindre cette cible, la CDPQ et le Fonds de solidarité devraient nécessairement se départir des actions de compagnies fortement émettrices, parmi lesquelles on retrouve les actions des sables bitumineux et du pétrole de schiste. Or, ces actions, et celles des énergies fossiles en général, subissent normalement une baisse importante de leur valeur lors des récessions, en raison de la baisse du prix du baril de pétrole qui accompagne le ralentissement économique. La poursuite d’objectifs de réduction des émissions par dollar investi pourrait donc forcer la vente des titres au mauvais moment.

En visant une réduction par intensité et non pas absolue de ses émissions, le Fonds de solidarité et la CDPQ adoptent à notre avis une stratégie risquée, tant sur le plan économique qu’environnemental. Une stratégie différente, celle adoptée par Fondaction de la CSN, consiste à sortir complètement des énergies fossiles. Ce fonds a pu profiter de la période actuelle — que de plus en plus d’économistes estiment au sommet d’un cycle de croissance — pour vendre ses actions dans les énergies fossiles à un moment propice.

Si le Fonds de solidarité et la CDPQ ont compris l’urgence climatique, laquelle commande de cesser d’utiliser les énergies fossiles d’ici 2050, leur plan devrait ne pas se limiter à la réduction des émissions en intensité. Une cible de réduction en absolu des émissions de GES ainsi qu’une sortie complète des entreprises exploitant et transportant les énergies fossiles sont incontournables. Le fonds souverain norvégien vient d’avouer avoir perdu 38 milliards $ parce qu’il n’a pas désinvesti plus tôt. Pourquoi répéter l’erreur?

Sébastien Collard
Coalition Sortons la Caisse du carbone