La mort de la jeune baleine était vraisemblablement le résultat d’une collision avec un bateau.
La mort de la jeune baleine était vraisemblablement le résultat d’une collision avec un bateau.

Le deuil interespèce ou pourquoi pleurer pour une baleine?

Alison Munson
Alison Munson
Professeure en écologie forestière, Université Laval
POINT DE VUE / Ces jours-ci, souvent je me réveille tôt, un brin d’anxiété en bruit de fond. Et la semaine passée, à plusieurs reprises à l’aube, j’ai pensé à notre jeune baleine trouvée morte dans le fleuve, après plusieurs spectacles inédits à Montréal. Cette mort semble avoir touché une corde sensible dans la collectivité; on était tous (ou presque) tristes d’apprendre qu’elle s’est échouée à proximité de Varennes, le matin du 9 juin. 

Ce n’était pas surprenant d’apprendre des vétérinaires qui l’ont disséquée, que sa mort était vraisemblablement le résultat d’une collision avec un bateau, étant donné le type de blessure et sa localisation. Pas surprenant non plus considérant le nombre d’accidents de ce type chaque année dans le fleuve et le Golfe (selon le commentaire des experts). Mais j’aimerais explorer un peu plus notre sensibilité à propos de cet individu particulier de rorqual à bosse. 

On n’avait jamais vu, du moins dans les temps récents, une baleine de cette espèce si loin de l’océan, même pour la ville de Québec, où elle avait été observée sous le pont de Québec, ce qui est exceptionnel. Nous avons appris qu’il s’agissait d’une jeune femelle âgée de 2 à 3 ans, et tout indiquait par son comportement typique à Montréal, qu’elle était en bonne santé avant cet accident. Une jeune perdue, désorientée? Comme nous, ces animaux ont à la fois une vie solitaire, mais aussi une vie sociale, avec une famille dirigée normalement par une femelle senior, une matriarche. Les temps passés ensemble en famille ou «pod» surviennent surtout pendant la migration et la période de reproduction, incluant l’élevage des jeunes. 

Leur langage est complexe et on sait qu’ils ont même une «culture», c’est-à-dire qu’il y a de l’information qui passe d’une génération à la prochaine. Leurs chants sont bien connus, et apparemment les chants des baleines d’une région sont similaires, mais très différents des chants en dehors de leur territoire. Et ces chants évoluent dans le temps selon l’âge de la baleine, et aussi dans le temps au sein de la communauté. Peut-être sommes-nous fascinés par un animal dont l’intelligence est encore peu connue. 

Oui, l’espèce est étudiée depuis un certain temps, et on a appris beaucoup sur ses habitudes, son comportement et son organisation sociale. Mais toute recherche sur des espèces non terrestres, au mode de vie complexe, ne touche probablement que la surface de la réalité de leur vie. Nous sommes épatés devant un animal caractérisé par une vie profonde et mystérieuse. 

Et pourtant. On ne contrôle pas suffisamment la vitesse des bateaux dans le Golfe pour prévenir un nombre important d’accidents et la mortalité des baleines noires, nuisant à la récupération de cette population en danger d’extinction. Nos bélugas du Saint-Laurent sont officiellement en voie de disparition en réponse à la contamination des eaux, à la dégradation de leur habitat et au dérangement dans le fleuve. 

Mais oui, on connaît tout ça, mais on ne veut pas ralentir le développement économique (lire pipeline de gaz) dans la région du Saguenay, même si ça va potentiellement nuire de façon significative à la récupération de cette espèce qui est unique à notre fleuve. Nous avons décidé que notre niveau de vie (soulignez niveau) est plus important que leur existence comme espèce. C’est fort, non? La croissance économique et les emplois priment dans tous ces exemples d’espèce menacée versus développement économique, et on en connaît plusieurs. Ce n’est pas un peu fort d’éliminer de façon permanente les espèces indigènes pour supporter le niveau de vie d’une société très privilégiée? Pourquoi n’avons-nous pas appris comme société à respecter d’autres formes de vie différentes que la nôtre? 

Nous avons vécu ces derniers mois un ralentissement économique en réponse à une autre forme de vie, un nouveau virus. Nous avons réfléchi sur la possibilité d’alternatives à une croissance en continu comme objectif communal de société. On a arrêté pour regarder un peu la vie autour de nous – la baleine qui sautait dans le fleuve, c’était nous aussi qui sautions de joie d’être dehors, d’être toujours vivants. On reconnaît cette vie dans nos propres réponses émotives, ce que le scientifique E.O. Wilson appelle la «biophilie». M Wilson a émis l’hypothèse selon laquelle les humains ont tendance à chercher des connexions avec d’autres formes de vie, une reconnaissance ancrée dans notre cerveau primitif. 

On a vu cette biophilie s’exprimer par l’attrait des gens de Montréal massés sur les quais pour observer ce cétacé qui défilant sa vie au plus grand plaisir de la foule. Mais ces entités disparaissent à une vitesse fulgurante, et chaque fois, une partie de notre être, notre humanité, s’en va avec la perte d’une espèce. On montrera les bélugas dans les photos de touristes, les vidéos de naturalistes et les bouquins pour les petits. Est-ce que ça sera assez? Je me réveille avec la peur que non, ça ne le sera pas.