«Le constat est le suivant : de 1976 à 2010, la classe moyenne a perdu 80$ par semaine de revenu du marché en dollars constants de 2010, pendant que les plus riches ramassaient une augmentation de 750$!» écrit Raymond Cöté.

Le coût de la vie: ou comment perdre de vue la question des inégalités au Canada

POINT DE VUE / Le problème des inégalités monstrueuses de revenu et de richesse au Canada est un grand oublié de la campagne fédérale. Pourtant, les trois plus importants partis à la Chambre des communes ont signé en décembre 2013 un rapport ravageur qui confirme que les plus riches ont indécemment augmenté l’écart entre eux et le reste des Canadiens. J’ai l’honneur d’être un des douze signataires du rapport du Comité permanent des finances intitulé « Inégalités des revenus au Canada : un survol ».

Le constat est le suivant : de 1976 à 2010, la classe moyenne a perdu 80$ par semaine de revenu du marché en dollars constants de 2010, pendant que les plus riches ramassaient une augmentation de 750$! Le naufrage de la classe moyenne s’est adouci grâce aux transferts gouvernementaux colossaux (allocations familiales, primes au travail et autres crédits électoralistes) qu’on nous impose élection après élection. En bref, nous socialisons le déficit criant de revenus de la classe moyenne.

Il faut dire que les reaganomics et autre « There is no alternative » thatcherien nous ont convaincu de marcher sur la tête au point où ça apparaît normal. Et nous ne voyons pas vraiment l’aberration de revenir à une situation sociale et économique digne du 19è siècle. D’autant que pour le citoyen, cette perte du pouvoir d’achat est aussi une perte de pouvoir tout court qui devrait nous faire réfléchir à quelques jours du vote.

Je n’ai rien contre les tentatives pour contrer la hausse du coût de la vie, mais il s’agit de demies mesures. Le véritable enjeu en 2019 est la hausse suffisante des revenus de travail, de retraite et d’entreprise de la majorité de la population. Les leçons du passé pourraient nous aider à prendre la voie de la justice et de la prospérité pour tous.

En 1949, le président Harry Truman a augmenté le salaire minimum de 40¢ de l’heure à 75¢ : l’équivalent au Québec de passer de 12,50$ de l’heure à 23,38$. L’idée était tellement mauvaise que le gouvernement du président Dwight Eisenhower l’a fait passé, 6 ans plus tard, de 75¢ de l’heure à 90¢ : pour le Québec contemporain, un salaire minimum de 28$ de l’heure en 2025. Ça fait rêver!

Plus près de nous, John Diefenbaker a augmenté unilatéralement le salaire des fonctionnaires fédéraux durant ses années au pouvoir. Cette mesure, s’il n’avait été un premier ministre progressiste-conservateur, l’aurait marqué de l’étiquette « socialiste » ou « communiste » par le caucus Harper, compliments que j’ai reçu abondamment durant mes 4 ans à la Chambre des communes.

Nous devons nous libérer de l’aliénation imposée depuis 50 ans des augmentations de revenu inférieures au coût de la vie. Cette résignation à « vivre (encore!) pour un p’tit pain » a assez duré. Revendiquer collectivement un meilleur partage des revenus et des richesses va être payant. Y renoncer est trop coûteux à assumer individuellement.