Le clocher de l’église Saint-Sauveur, unique au Québec!

Lettre à Mme Nathalie Roy et M. Régis Labeaume

Nous le savons tous: il y a de grands pans de notre patrimoine religieux qui sont extrêmement menacés! Que peut-on faire? Cette problématique est étudiée depuis quelques décennies déjà dans divers colloques et publications.

Nous savons que, face aux travaux importants à assumer, de nombreuses fabriques n’ont plus les ressources financières pour aller de l’avant, l’exemple le plus récent à Québec étant le cas de l’église du Très-Saint-Sacrement qui doit être mise en vente. Nous savons que le gouvernement québécois a déjà engagé des fonds, mais force est de constater qu’ils ne seront pas suffisants. Pensons notamment au clocher de l’église Saint-Sauveur, à Québec, qui a dû être démonté l’an dernier et que l’on ne prévoit actuellement pas réinstaller dans son intégralité. Malgré ce constat, quant aux difficultés de financement pour les interventions à faire sur les différents lieux de culte du Québec, j’aimerais m’attarder de façon particulière à ce dernier dossier.

Je trouve passablement dommage que les différents intervenants autour de la problématique du clocher de l’église Saint-Sauveur semblent avoir jeté l’éponge. En effet, pour moi, la conservation de cet édifice patrimonial d’importance ne saurait se faire sans que le clocher de 1892 ne soit réinstallé: il s’agit ici de respecter l’intégrité de cet ensemble architectural (dans l’Inventaire des lieux de culte du Québec, cet ensemble architectural est classé comme «exceptionnel»). J’aimerais également faire référence au travail amorcé par le ministère de la Culture sur la sauvegarde des paysages (Charte du paysage culturel patrimonial, un outil de sensibilisation et d’éducation des citoyens et du public à la valeur patrimoniale et à l’intérêt culturel du paysage).

Dans nos campagnes, et dans nos villes, on ne saurait laisser disparaître toutes ces hautes structures qui sont des repères si importants dans notre environnement, dans nos paysages, cela depuis le début de la colonie française. Pour l’église Saint-Sauveur, il serait des plus regrettables, voire une erreur dans notre histoire récente, si l’on faisait l’économie de réinstaller le clocher de l’architecte Joseph-Ferdinand Peachy, en le remplaçant par une structure avec pratiquement aucune élévation (comme ce fut le cas pour l’ancienne église Saint-Esprit, maintenant l’École de Cirque de Québec), même si l’on parle d’une œuvre d’art.

D’une part, la silhouette, le paysage de la ville de Québec a déjà tellement perdu avec la disparition de toutes ces églises:

  • Saint-Patrick, celle du Vieux-Québec – il ne reste que les murs aujourd’hui intégrés au Centre de recherche clinique et évaluative en oncologie – et celle de la Grande Allée, démolie en 1988;
  • Notre-Dame du Chemin, la première sur le Chemin Sainte-Foy, démolie en 1986, et la seconde, avenue des Érables, démolie en 1999;
  • Notre-Dame-de-Grâce, également dans le quartier Saint-Sauveur et que les paroissiens ont tout fait pour tenter de sauver de la démolition, en 2009;
  • Saint-Vincent-de-Paul, la façade qui devait être conservée est finalement et difficilement(!) tombée sous le pic des démolisseurs en 2010;
  • Notre-Dame-de-Pitié, rue Saint-Vallier Ouest, 2011(?);
  • Saint-Joseph, rue Saint-Sauveur, 2012;
  • Et bientôt celle de Saint-François-d’Assise, quartier Limoilou.

D’autre part, de façon plus particulière, le clocher de l’église Saint-Sauveur est un marqueur unique et des plus importants dans le paysage construit de la ville de Québec, également un écho précieux avec la façade de l’église Saint-Jean-Baptiste (édifice classé). En effet, la façade de cette dernière église, réalisée par Paechy en 1884, est inspirée de celle de l’église de la Sainte-Trinité de Paris, mais pas son clocher, Peachy s’étant inspiré de la silhouette toute particulière du clocher de la Sainte-Trinité plutôt pour celui de l’église Saint-Sauveur.

Afin de sauvegarder et de protéger le paysage du quartier Saint-Sauveur, de la ville également, et surtout de protéger l’intégrité architecturale de cet édifice patrimonial d’exception, le ministère de la Culture et des Communications et la Ville de Québec ne pourraient-ils pas faire une contribution spéciale pour la réinstallation du clocher de l’église Saint-Sauveur? 

Plus que jamais, la sauvegarde du patrimoine religieux ne relève-t-elle pas aujourd’hui d’un engagement collectif, par le biais de nos instances gouvernementales, ce patrimoine appartenant à l’ensemble des Québécois? Et la Ville n’a-t-elle pas une très grande part de responsabilité, dans l’appui – ou pas – auprès des promoteurs pour la sauvegarde de ces patrimoines bâtis, dans ses autorisations – ou pas – de démolition? Le sous-titre du mémoire de la Ville de Québec, Vision du patrimoine, 2017-2027, n’est-il pas un engagement tangible et important en ce sens: préserver, enrichir, transmettre. Tout comme vos mots d’introduction, M. Labeaume: «Il est primordial d’assurer la pérennité de ce qui nous distingue, de ce qui donne à notre ville un caractère historique exceptionnel.»

Intervenir concrètement dans ces dossiers de protection du patrimoine architectural religieux, c’est un devoir de mémoire, pour les générations à venir, objet de fierté, témoignage et attrait également pour les nombreux visiteurs venant de tout horizon. Que restera-t-il de tout cela, au rythme des fermetures et surtout des démolitions, comme toutes celles mentionnées ci-haut?

Denis Castonguay, Québec