Le président américain Donald Trump

Le clivage américain continue de se creuser

Cela est devenu une terrible évidence. La société américaine est fortement polarisée. Elle l’est plus que jamais depuis l’arrivée de Trump, le populiste, qui se plaît à creuser l’écart entre ses partisans et les Démocrates qu’il accuse de tous les maux. Les résultats des dernières élections législatives le montrent à l’envie. Les classes plus instruites, sensibles aux changements climatiques, ouvertes à la diversité et à l’immigration, favorables à des programmes sociaux, à l’assurance-maladie et au contrôle des armes à feu ont massivement appuyé les candidats démocrates.

Ces électeurs se retrouvent habituellement dans les villes et les banlieues avoisinantes. Tandis que les populations blanches, habitant les régions, hostiles à tout ce qui entrave à leurs yeux leur bien-être et leur sécurité ont écouté le message de Trump et appuyé les candidats désignés par lui. Ils ont été particulièrement sensibles au message d’alerte du président en ce qui a trait à la caravane de réfugiés d’Amérique centrale. Ces gens étaient décrits par le grand tribun comme des bandits, des vendeurs de drogue qui allaient envahir le territoire américain pour le plus grand malheur de ses honnêtes citoyens. La permissivité des Démocrates à leur égard devait constituer le grand enjeu des élections législatives. Partout dans ce qu’on appelle les «Red States», c’est-à-dire les États gagnés au Parti républicain et dans les régions rurales des États dits pourpres, où les Démocrates ont fait des percées dans les aires métropolitaines, on a voté presque systématiquement pour les candidats républicains.

Victoire possible des Démocrates à la présidentielle de 2020

L’observateur libéral peut se consoler en constatant la victoire démocrate à la Chambre des Représentants qui laisse prévoir une possible victoire démocrate aux élections présidentielles de 2020. Plusieurs indicateurs nous laissent croire en effet que le message des Démocrates ne peut que devenir de plus en plus majoritaire. D’abord la population de ces hommes blancs conservateurs et repliés sur la protection de leur identité particulière et certaines valeurs qu’ils considèrent comme traditionnelles est en déclin constant.

La population des minorités visibles qui votent massivement démocrate est en croissance et, même chez les Blancs, les jeunes et les femmes sont aussi plus attirés par le Parti démocrate. Depuis 1992, à une seule exception près, la majorité des Américains accorde son appui au parti de centre-gauche aux élections présidentielles. Il est vrai que le collège électoral a fait élire un président républicain en dépit de cette majorité à deux reprises, en 2000 et en 2016. Mais tout laisse croire que la majorité démocrate de 2020 sera à ce point plus forte qu’elle ne permettra plus une majorité contraire au collège électoral. La plupart des sondages nous indiquent d’ailleurs que les valeurs dites républicaines quant à l’immigration, aux programmes sociaux, à l’avortement, au mariage gai, au contrôle des armes et bien d’autres sujets sont répudiées par une majorité d’Américains.

Il est loin d’être sûr, cependant, à supposer que les Démocrates aient surmonté leurs propres divisions internes et choisi la candidate ou le candidat qui leur permettrait de déloger Donald Trump, que cette présidente ou ce président puisse compter sur l’appui d’un Sénat majoritairement démocrate susceptible d’entériner ses politiques.

En effet, les Pères fondateurs de la république américaine n’ont pas voulu que la Chambre haute soit une institution entièrement démocratique. Ils craignaient à ce point l’autorité politique qu’ils en sont venus à créer un contrepoids à une possible tyrannie de la majorité: un Sénat non pas fondé sur l’appui de la population dans son ensemble mais sur la volonté d’une majorité des États: une sorte d’équilibre entre les villes populeuses et la campagne dépositaire de la sagesse traditionnelle.

Il en est résulté une situation qui apparaît de plus en plus injuste à notre époque, surtout dans le contexte de polarisation radicale qui prévaut aujourd’hui. L’État de la Californie, fort d’une population de 40 millions, n’est représenté que par deux sénateurs, tout comme les États du Wyoming, du Montana et de l’Idaho dont les populations respectives dépassent à peine 500 000.

Or il se trouve que les «Red States» constituent près d’une majorité de l’ensemble des États de l’Union américaine. Dans une quinzaine de ces États, on pourrait faire élire un poteau pourvu qu’il soit républicain sans compter que les 11 États de l’ancienne confédération du Sud soient tous devenus républicains avec quelques exceptions en raison de la croissance de leur population afro-américaine. Les dernières élections ont montré que les Démocrates n’avaient plus leur place dans des États comme le Missouri et le North Dakota.

Il faut donc prévoir que les Démocrates ne puissent parvenir à contrôler le Sénat d’ici quelque temps. En conséquence, une population en majorité libérale pourra être trahie par une institution qui a déjà commencé de lui donner une Cour suprême contraire à ses valeurs.

Populisme à l’échelle internationale

Le malheureux clivage de la population américaine continuera donc de sévir pendant des années à venir. C’est là d’ailleurs une situation qui est en voie de prévaloir un peu partout ailleurs dans le monde, du moins en Occident.

Le populisme, qu’on peut définir comme l’exploitation des passions populaires sur fond de mensonges ou de demi-vérités exploités par d’habiles leaders démagogues, fait ses ravages un peu partout: en Europe centrale, en Italie, au Brésil et dans de larges secteurs de la population dans plusieurs pays européens. Comme aux États-Unis, la crainte d’être envahis par des populations migrantes, notamment les demandeurs d’asile, alimente le discours de leaders qui font peu de cas du processus démocratique et encore moins du devoir humanitaire à l’endroit des «damnés de la terre». Il en va de même pour les préoccupations environnementales qui sont bafouées par les populistes en Europe, au Brésil aussi bien qu’aux États-Unis.
Un sombre tableau qui attend les lumières de l’éducation.

Louis Balthazar
Professeur émérite de science politique, Université Laval
Membre de la Chaire Raoul-Dandurand, UQAM