Il aura fallu la tragédie de la grande mosquée pour que l'on s'intéresse à la communauté musulmane de Québec, qui doit aujourd'hui réunir 9000 âmes.

Le capital inconnu des musulmans de la capitale

Immédiatement après le drame du 29 janvier, la classe politique, toutes allégeances confondues, a réagi avec dignité et empathie. Le maire Labeaume s'est distingué par sa véritable compassion pour son monde. Il a su trouver les mots qui rassemblent les esprits et poser les actes qui comptent. Le vendredi des funérailles, il débloquait le dossier du cimetière musulman. Québec a son cimetière juif depuis les années 1850.
Il aura fallu cette tragédie pour que l'on s'intéresse à la petite communauté musulmane de Québec, qui doit réunir 9000 âmes aujourd'hui dans la région municipale de recensement (RMR). On réalise brutalement qu'on n'en sait pas grand-chose. 
Une jeune histoire 
La présence musulmane remonte à la fin des années 60, sous l'influence de l'Université Laval, qui attire des enseignants et des étudiants d'Asie et d'Afrique. En 1971, une poignée de musulmans se rassemblent pour la prière avant de fonder, l'année suivante, l'Association des étudiants musulmans de l'Université Laval. Six ans plus tard, l'université leur octroie une salle de prière. En 1985, dans un sous-sol de Sainte-Foy, on fonde le Centre culturel islamique de Québec. 
En 2001, trois milliers de musulmans sont établis dans la RMR de Québec. Les familles se dispersent dans la RMR, alors que d'autres se rapprochent du centre-ville où ils travaillent. On aménage des mosquées dans Limoilou, Saint-Roch et Saint-Sauveur ainsi qu'à Lévis. 
Hormis l'enracinement des anciens étudiants, de nouveaux immigrants tentent leur chance à Québec après avoir séjourné à Montréal, où le chômage des musulmans est plus élevé. 
Les immigrants viennent d'une variété de pays, en particulier de la francophonie. La majorité des Québécois musulmans sont nés au Maghreb (42 %). Une personne sur dix est née en Afrique subsaharienne et presque autant viennent d'Europe. Près de 5 % sont des résidents non permanents. Le quart des musulmans de la région de Québec sont natifs du Canada. 
Si l'usage du français au sein de certains groupes immigrants peut susciter des inquiétudes, les musulmans de Québec ne sont pas concernés puisque 96 % parlent la langue de Miron. Au vrai, l'usage du français dans les institutions communautaires et même les familles est déjà très répandu : le quart des individus ont le français comme langue maternelle unique alors que dans plus de la moitié des familles (53 %) on parle uniquement le français à la maison. 
La proportion de Québécois musulmans dotés d'un diplôme universitaire (baccalauréat ou supérieur) est ahurissante : c'est le cas de 62 % des hommes et de la moitié des femmes (le double de la moyenne québécoise) âgés de 25 à 64 ans. Nombreuses sont celles à avoir émigré motivées par un projet de carrière. 
Une femme sur quatre (24 %) oeuvre dans le secteur des soins de santé et l'assistance sociale et 16 % des hommes travaillent dans les services professionnels, scientifiques et techniques. Par ailleurs, 17 % des hommes et 14 % des femmes occupent un poste dans les administrations publiques. 
Parmi les RMR de 500 000 habitants et plus, c'est à Québec que l'on trouve la population musulmane la plus scolarisée du Canada. 
Mais voilà, cette jeune histoire qui a des traits de parfaite réussite comporte des pages plus sombres. À 11 %, le taux de chômage des musulmans est certes enviable vu de Montréal, vu son 18 %, mais c'est encore élevé comparé à la population de Québec (4 %). C'est sans compter les professionnels déqualifiés travaillant dans le taxi ou la restauration. On invoque les blocages dans la reconnaissance des diplômes étrangers, les préjugés des employeurs et la xénophobie. 
Épilogue 
Pendant ces tristes jours, certains musulmans ont pu exprimer leur mal-être. C'est l'écho, ordinairement rentré, des commentaires alarmistes et des «faits alternatifs» qui surfent dans certains médias marginaux et les médias sociaux auxquels s'ajoutent les actes haineux dirigés contre des mosquées depuis 2011. C'était d'abord des graffitis, puis des têtes de porc. Avant le 29 janvier, dans la communauté, on relativisait et on temporisait. 
Après le drame, il s'est passé quelque chose à Québec, comme en témoigne la réaction de ces nombreux Québécois dont le message de sympathie fut si rapide et si intense que les familles éplorées et les leaders communautaires n'ont pu que remercier leurs concitoyens, sans l'acrimonie attendue. Les Québécois musulmans n'ont d'ailleurs pas cessé de répéter qu'en dépit des vicissitudes, ils aiment leur ville. 
Vu l'ambiance mondiale, nous ne réalisons pas notre chance, car cette mansuétude et ces élans de solidarité - des sentiments qui ne sont pas éloignés de l'amour du prochain, diront certains - ont réussi à créer des connexions inopinées, notamment sur le plan politique. 
Cette interaction nous a évité une plongée dans la spirale de la rancoeur des uns et des craintes exacerbées des autres, assorties des accusations mutuelles, surtout que ce genre de spirale est dans l'air du temps. L'espace d'un moment, à Québec et au Québec, on a donné à croire que tout est encore possible. 
Frédéric Castel, Religiologue, géographe, historien, UQAM