Justin Trudeau pourrait, en discussion avec les alliés européens, proposer la mise en place d’un groupe de travail international sur la crise iranienne écrit Amadou Sadjo Barry.

Le Canada devrait réinventer sa diplomatie

POINT DE VUE / L’écrasement de l’Ukraine Airlines, qui a tué 57 Canadiens, ne devrait pas représenter une contrainte sur la diplomatie canadienne telle qu’elle s’empêcherait d’imaginer des espaces de compromis susceptibles d’éviter un embrasement général du Moyen-Orient. La logique diplomatique poussée à son plus haut niveau inviterait à exploiter positivement cette inoubliable tragédie.

En effet, l’escalade extrême des tensions entre l’Iran et les États-Unis nous confronte déjà à l’horreur et l’innommable : 176 morts dans l’écrasement du Boeing 737 d’Ukraine Airlines, pulvérisé par un missile iranien. 

Si la responsabilité de Téhéran dans cette tragédie est sans équivoque, on ne peut manquer d’y voir une conséquence collatérale des hostilités qui ne cessent de croître entre Téhéran et Washington depuis que Trump a décidé, unilatéralement et dans l’indifférence, aux conclusions des experts de l’Agence internationale de l’énergie atomique, de déchirer l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Conscient des circonstances extrêmes et des différentes décisions qui ont conduit à cette catastrophe de trop, il serait inefficace, si tant est que l’on veuille éviter une tragédie humanitaire généralisée au Moyen-Orient, de s’en tenir à une diabolisation du régime iranien ou se contenter d’une dénonciation de l’aventurisme américain. Toutes les conditions de la guerre étant désormais réunies, il revient au Canada et aux autres signataires de l’Accord de Vienne de mettre en œuvre une intense action diplomatique afin que les graves tensions entre l’Iran et les États-Unis ne conduisent pas à une déflagration de cette région du monde. 

Apaiser ce n’est pas rassurer

En l’état actuel des tensions, Washington et Téhéran jouent certes à l’apaisement, mais leurs discours ne sont pas rassurants. S’exprimant à la suite de tirs de missiles lancés par les Iraniens sur deux bases militaires américaines, le discours de Trump donnait toutes les raisons d’être inquiet : une politique étrangère qui manque cruellement de vision et de perspective historique ; un privilège accordé aux sanctions économiques, alors que les exemples de Cuba, du Venezuela et de l’Irak de Saddam Hussein suffisent à montrer les limites des politiques de l’étranglement économique ; une défense inconditionnelle des alliés traditionnels dans la sous-région (Israël et l’Arabie Saoudite) quitte à pulvériser le droit international. 

Du côté iranien, on dit officiellement ne pas vouloir la guerre. Mais, à en croire les Gardiens de la Révolution, les tirs de missiles lancés sur les deux bases américaines en Irak ne sont pas suffisants. Il faudrait plus pour venger le général Souleimani. De même, les menaces répétées à la sécurité de l’État d’Israël sont devenues une posture idéologique qui oriente les velléités hégémoniques de l’Iran dans la sous-région. Dans cette perspective, comment espérer une sortie de crise ? 

La responsabilité des alliés

L’espoir est toutefois permis de voir se résorber les tensions entre l’Iran et les États-Unis, car les Américains laissent entendre qu’ils sont ouverts au dialogue. Bien que l’élimination de Souleimani risque de renforcer le refus toujours exprimé de l’aide radicale des Gardiens de la Révolution à dialoguer avec Washington. Mais, c’est justement à ce niveau de difficulté que les autres signataires de l’Accord de Vienne et le Canada devraient œuvrer à s’approprier et retravailler la diplomatie du rapprochement déjà entreprise par la France. 

Oui, le Canada ! Car le basculement actuel du monde nous oblige à abandonner la posture de la neutralité passive et renouer avec notre tradition de la neutralité active qui avait permis, sous l’influence de Lester. B Pearson, de contribuer à une résolution sans trop de dégâts de la crise de Suez, en 1956. Et parce qu’il subit les externalités des conflits dans le monde, le Canada devrait réinventer sa diplomatie de manière à ce qu’elle puisse apporter une contribution significative au maintien de la paix dans le monde. Ainsi, bien qu’une décision impulsive ait conduit le gouvernement de Stephen Harper à rompre les relations diplomatiques avec l’Iran, en 2012, Justin Trudeau pourrait, en discussion avec les alliés européens, proposer la mise en place d’un groupe de travail international sur la crise iranienne. 

Ainsi, pour la diplomatie canadienne, l’objectif sera double : exploiter l’ouverture au dialogue des Américains et mettre en place, avec les Européens, un dispositif incitatif qui forcerait les Iraniens à accepter la réévaluation de l’Accord de Vienne. Sur ce dernier point, l’effort des alliés ne devrait pas se ménager de discuter avec les représentants des Gardiens de la Révolution, car c’est véritablement à ce niveau qu’il faut essayer de retrouver les voies qui pourraient conduire à trouver un compromis susceptible de calmer les hostilités. Mais, pour garantir une stabilité régionale dans le long temps, ces efforts diplomatiques devraient conduire à élargir le cercle du dialogue pour intégrer Israël et l’Arabie Saoudite. Parce qu’entre des États rivaux qui se soupçonnent réciproquement de desseins hostiles, il sera difficile de trouver un accord sur le nucléaire iranien qui ne rassure pas minimalement Tel-Aviv et Riad.