Selon l'auteur de ces lignes, à chaque année depuis 2014-2015, le gouvernement Couillard a minimisé la prévision du solde ou du déficit budgétaire pour enregistrer à la fin de l’année des améliorations de plus en plus importantes. Il est difficile de croire que ce ne fût pas fait intentionnellement.

L'austérité budgétaire prolongée sans raison après 2014

«Le Québec a été sauvé de la catastrophe» proclame fièrement le premier ministre, monsieur Couillard, lorsqu’il fait le bilan de la politique budgétaire de son gouvernement depuis 2014. Le déficit budgétaire qui avait été causé par la crise financière de 2008 a en effet été résorbé. Mais ce que le premier ministre ne mentionne pas, c’est que pour y arriver le Québec a eu à traverser une période turbulente d’ajustements extrêmement difficiles.

Le secteur public est maintenant exténué. Coupures de dépenses, manque de personnel et baisse du niveau de services ont été au menu budgétaire des dernières années. Tous les secteurs ont été touchés et maintenant que le déficit a été résorbé, le gouvernement croit qu’il est justifié de réajuster progressivement les budgets. Il a même commencé en 2016-2017 à compenser les coupures ponctuelles qui ont été faites par des mesures structurelles et maintenant par des plans quinquennaux. 

La population semble recevoir tout cela avec une certaine dose de scepticisme ce qui est compréhensible, car la politique budgétaire a été pour le moins confuse. Il est très difficile de faire un bilan juste et complet de ce qui s’est passé au cours des quatre dernières années. Pour le moment, on peut toutefois essayer de faire une évaluation globale de la politique budgétaire en regardant comment ont évolué les soldes et déficits budgétaires depuis 2013-2014. Comme le montre le tableau qui suit, cette évolution a été en fait surprenante.

Le tableau commence en rappelant le solde budgétaire tel que défini selon la loi sur l’équilibre budgétaire, c’est-à-dire le déficit après le versement des revenus dédiés au Fonds des Générations. C’est la règle de base que doit respecter le ministre des Finances depuis la création du Fonds en 2007. Le gouvernement du premier ministre Couillard fut élu en avril 2014 et il a déposé un budget en juin dont l’objectif principal était de retourner à l’équilibre budgétaire l’année suivante. La politique budgétaire du nouveau gouvernement commençait  donc avec l’année 2014-2015 pour laquelle le budget prévoyait un solde déficitaire de -2350 millions. Suite aux restrictions mises en place, le solde final a été de -750 millions de dollars, soit une différence de 1,6 milliard. La situation budgétaire s’était donc améliorée plus vite qu’on le prévoyait. 

C’est exactement le même scénario qui se répéta au cours des années suivantes. En 2015-2016, année pour laquelle le gouvernement visait revenir à l’équilibre budgétaire, au lieu du solde prévu à zéro, le budget se termina par un surplus de 2,2 milliards. En 2016-2017, au lieu d’une prévision qui était encore d’avoir un solde équilibré, les résultats finaux montrent de nouveau un surplus de 2,4 milliards.  

Mais l’année la plus surprenante fut 2017- 2018: le budget déposé en mars 2017 prévoyait un solde équilibré. En novembre 2017, plus de six mois après le début de l’année financière, lors de la mise à jour du budget, la prévision était encore d’avoir un solde en équilibre. Mais finalement en juin 2018, le gouvernement annonce un solde positif de 4,7 milliards de dollars. Un tel écart de prévision est difficile à comprendre.

Si on regarde le résultat du compte courant non pas après mais avant les versements des revenus dédiés au Fonds des Générations (ligne 3), la croissance des surplus est encore plus évidente. En 2013-2014, le déficit budgétaire fut de -1,4 milliard et en 2014-2015, le budget était déjà revenu à l’équilibre avec un surplus de 554 millions. Le surplus a ensuite continué de croître pour atteindre graduellement 6 953 millions en 2017-2018, soit une progression de 8,3 milliards en quatre ans (de -1,4 à 6,9 milliards). 

À chaque année depuis 2014-2015, le gouvernement a minimisé la prévision du solde ou du déficit budgétaire pour enregistrer à la fin de l’année des améliorations de plus en plus importantes. Il est difficile de croire que ce ne fût pas fait intentionnellement. Les prévisions budgétaires pour 2018-2019 ont été déposées avant que les résultats de 2017-2018 soient publics et le solde budgétaire est encore prévu à zéro. Ces prévisions ne peuvent pas être crédibles, car elles supposent une détérioration de 4,5 milliards. C’est aussi pire que l’effet d’une récession.

Le bilan de la politique budgétaire du gouvernement de monsieur Couillard nous amène à poser la question suivante: considérant l’évolution favorable de la situation financière, comment le gouvernement a-t-il pu vouloir poursuivre aussi longtemps la politique d’austérité budgétaire alors que la population se plaignait amèrement de la qualité des services publics? Si le premier ministre prétend que le Québec a été sauvé d’une catastrophe, il faudrait qu’il explique de quelle catastrophe.

Denis Bédard, ancien secrétaire du Conseil du trésor, Québec