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Laurentia et la survie du bar rayé

Collectif
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POINT DE VUE / Une nouvelle population de bars rayés, seule espèce reconnue disparue du fleuve en 1996, a été introduite avec succès à partir de 2002 grâce à l’Opération Renaissance. Quelque 2995 géniteurs, plus de 34 500 000 larves et au-delà de 18 000 juvéniles ont été ensemencés et suivis, une entreprise impliquant de nombreux organismes, gouvernementaux et privés, et des centaines de particuliers. Un investissement humain et financier majeur.

L’existence et l’intégrité de lieux propices à la fraie et à la survie larvaire, offrant les conditions adéquates de vitesse d’écoulement, de température et de qualité de l’eau sont essentielles au maintien de cette population. Dans le Saint-Laurent, seulement deux zones de fraie ont été localisées à ce jour, l’une sur la rivière du Sud à Montmagny et l’autre à l’extrémité portuaire de Québec, dans la baie de Beauport, exactement là où le Port souhaite créer son nouveau terminal portuaire 

Dans son rapport provisoire du 20 décembre 2020, l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC) a conclu:

«Les effets (du projet Laurentia) seraient ressentis sur le long terme puisque plusieurs habitats seraient perdus de façon permanente et qu’aucune mesure (d’évitement, d’atténuation ou de compensation) ne pourrait être mise en place pour réduire de façon importante ces effets».

Le Port a demandé un délai pour démontrer que l’AEIC se trompait. Le 15 mars 2021, il a déposé pour ce faire la Note technique 3.2 rédigée par Eco-fish Research, une entreprise basée à Vancouver, qui avance:

1) Que l’espèce historique frayait probablement au lac Saint-Pierre. Ce que personne n’a jamais observé à l’époque. Les œufs et les larves n’ont aucune capacité natatoire, ont épuisé cinq à huit jours après l’éclosion leurs réserves de nourriture et doivent à ce moment commencer à s’alimenter. Les eaux saumâtres à l’est de l’île d’Orléans ont récemment été désignées comme l’habitat présentant les meilleures conditions pour l’alimentation des jeunes larves de bars rayés. Elles sont à 180 kilomètres du lac Saint-Pierre, mais à moins de 40 kilomètres de la baie de Beauport.

2) Que la zone de fraie de la baie de Beauport n’a rien de spécial. Pêches et Océans Canada écrit en 2019 que ce milieu, à la confluence de la Saint-Charles et de l’île d’Orléans, modulée par de grandes marées, suffisantes pour assurer l’oxygénation des œufs, permettant de les garder en suspension et assurant une température adéquate au moment de la fraie, est unique. Ce milieu est de plus situé près de la zone saumâtre à l’est de l’île d’Orléans. Pour en compenser la destruction, le Port devrait recréer la baie de Beauport et ses conditions, non loin de cette zone.

3) Que Laurentia aura peu ou pas d’impact. En 2019, Pêches et Océans identifiait seize menaces pouvant mettre en péril la réimplantation du bar, n’en jugeant qu’une seule élevée: le développement d’infrastructures portuaires et routières. Sachant où fraie la population actuelle, il est révélateur d’observer ce qui s’y passait dans les années 1960, au moment où la population historique a dépéri et finalement disparu. Le Port de Québec y a construit par remblayage cinq quais en eau profonde, détruisant la potentielle zone de fraie historique. L’une des causes, sinon la cause, de la disparition du bar historique? Ce qui pourrait se reproduire avec Laurentia?

Le Port n’écarte d’ailleurs pas ce scénario puisque, la Note technique 3.2 le rappelle, il propose de mettre en place «un plan de gestion adaptatif», qui pourrait, si les choses tournaient mal, «prendre la forme d’un financement complet de la production artificielle de bars rayés…»

En conclusion, le Port n’amène aucun élément nouveau pouvant changer l’évaluation faite par l’AEIC de l’impact du projet Laurentia sur la population de bars rayés du Saint-Laurent: des effets dévastateurs sans qu’aucune mesure (d’évitement, d’atténuation ou de compensation) ne puisse être mise en place pour les réduire.

Densité du groupe de bars rayés fréquentant la baie de Beauport pendant le période de reproduction de 2015 à 2018. Le polygone rouge correspond au centre d’activité. Plus la couleur tend vers le rouge, plus la densité de positions du bar rayé augmente.
Création par remblayage dans les années 1960 de cinq quais dans la baie de Beauport.

Biologistes signataires:

Michel Beaulieu, biol.

Nicolas Bédard, biol.

Rock Bégin, biol.

Éléonor Bergeron Depani, biol.

Sabrina Brisson, biol.

Richard Cloutier, biol.

Laurie-Anne Dansereau, biol.

Robert Dansereau, biol.

Anaïs Grenier, biol.

Benjamin Labbé, biol.

Thomas Lachance, biol.

Benoît Limoges, biol.

Marie-Hélène Picard, biol.

Carol-Ann Rochefort, biol.

William Savard, biol.

Jacques Sénéchal, biol.

Luc Sirois, biol.

Jérémie Tixier, biol.

Laurence Tremblay, biol.

Sami Jai Wagner-Beaulieu, biol.