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Laurentia : Le photoshopage d’un projet

Jean Lacoursière
Jean Lacoursière
Québec
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Récemment, le pdg de l’Administration portuaire de Québec (APQ), M. Mario Girard, est parti en croisade médiatique pour promouvoir le projet Laurentia. Certaines de ses affirmations méritent une mise au point. Le 18 décembre, à l’émission matinale Première heure de Radio-Canada, M. Girard a prétendu que, dans la deuxième action collective des citoyens Duchesne et Lalande contre la Compagnie d’arrimage de Québec et l'APQ, les deux parties ont convenu que les activités de transbordement maritime de matières solides en vrac dans le secteur Beauport étaient responsables de moins de 3 % des poussières dans Limoilou. Cela est faux! Ces citoyens ont même porté la cause en appel, une démarche relayée par les médias en septembre.

M. Girard a poursuivi en faisant un parallèle douteux entre l'impact du chantier de l'hôpital de l'Enfant-Jésus et la construction de Laurentia sur la qualité de l’air déjà pollué de Limoilou. La différence de pertinence entre construire un hôpital au centre-ville et y remblayer le fleuve sur 14 hectares pour y transborder des marchandises est pourtant évidente. Rappelons au passage que le plus grand émetteur industriel de particules totales dans l’air de Québec est le locataire principal de l’APQ près de Limoilou (Compagnie d’arrimage de Québec) qui y fait de la manutention et de l’entreposage à ciel ouvert de matière solides en vrac. En 2017, dernière année disponible de l’Inventaire national des rejets de polluants, cette entreprise a émis 28 tonnes de particules dans l’air, soit 61 % des rejets totaux déclarés à l'Inventaire par les cinq entreprises répertoriées.

Quant à l’augmentation nuisible du camionnage à travers la ville que causerait Laurentia, M. Girard s'est fait rassurant en disant que les 180 passages quotidiens de camions entre 5h et 15h (1 semi-remorque toutes les 3,3 minutes) surviendraient seulement en… 2035. Or, il resterait à ce moment-là 45 ans au bail de 60 ans de son locataire chinois Hutchison Ports! Selon M. Girard, en 2035, les camions dorénavant électriques ou hybrides seraient moins polluants. Évidemment, il omet de mentionner les autres irritants du camionnage : bruit (lourdes vibrations), congestion, cyclistes coincés, enfoncement de la chaussée. Par ailleurs, l’APQ n’a jamais démontré comment les parts modales prévues de 10 % – 90 % (camions – trains) pouvaient être réalistes : les ports de Montréal, Contrecœur (projet), Halifax, New-York – New Jersey, ont plus de 50 % de leurs conteneurs qui partent ou arrivent par camion. Ce serait donc à au moins 900 passages de camions en ville qu’il faudrait s’attendre si Laurentia était réalisé (au moins 1 semi-remorque toutes les 40 secondes).

Dans une entrevue accordée au journaliste Jean-François Nadeau de Radio-Canada le 17 décembre, M. Girard affirme qu'à terme, le projet Laurentia entraînera l’ajout d’un seul bateau par semaine sur le fleuve Saint-Laurent. Or, d'après un document même de l'APQ remis à l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC), le nombre de navires par semaine variera avec un maximum anticipé de trois navires par semaine, ce qui représente entre 52 (1 par semaine) et 156 navires (3 par semaine) par année (chargement et déchargement).

Dans sa chronique parue dans Le Soleil le 19 décembre et citant le maire Régis Labeaume, un partisan du projet Laurentia, François Bourque lui donne raison lorsqu'il affirme que le projet Laurentia serait bénéfique sur le plan environnemental, puisqu'il permettrait à de plus gros porte-conteneurs transportant des marchandises destinées au Midwest américain de faire une plus longue route sur le Saint-Laurent et donc moins de route par train ou par camion [plus polluants] pour atteindre Chicago. Ainsi, en s’opposant à Laurentia, les gens de Québec risquent d’agir égoïstement. Ce faux dilemme écarte le fait que même si Laurentia se réalisait, des porte-conteneurs de 6000 EVP continueront de pouvoir remonter le Saint-Laurent jusqu’à Montréal (et Contrecœur si réalisé), ce qui réduit la distance terrestre à parcourir vers l’ouest par rapport à Québec. Quelle grosseur de navire est visée par Laurentia? Selon un document que l’APQ a remis à l’AEIC, pendant les premières années d’exploitation, le terminal accueillerait des navires de 4 500 à 6 800 EVP, pour des échanges de conteneurs prévus (chargement et déchargement) allant jusqu’à 5000 EVP par navire. Laurentia concurrencerait donc directement le Port de Montréal.

Par ailleurs, quel est l’intérêt, pour un navire de 13 100 EVP, de remonter le Saint-Laurent pour accoster à Québec à côté d’une cour à conteneurs d’une capacité maximale de…11 139 EVP? Une telle cour semble attirante pour des navires transportant plutôt 5 570 EVP (la moitié de la capacité de la cour). Une cour à moitié pleine peut alors accueillir tous les conteneurs du navire et le recharger potentiellement à ras bord.

Agrandir un port de marchandises à un endroit enclavé par une population dense à travers laquelle les marchandises devraient sortir, est-ce intelligent? Comment ne pas qualifier l’entreprise Laurentia de monumentale erreur de jugement? Depuis les tumultueuses réunions publiques de consultation sur le projet de plan d’utilisation des sols de l’APQ à l’automne 2000, jusqu’à aujourd’hui, chaque réapparition de ce projet incongru soulève l'opposition populaire. Patenter des projets connus pour n’avoir aucune acceptabilité sociale est un gaspillage de temps et d’argent. C’est le contraire d’une saine gestion.